Danse
« La ronde » : La playlist chorégraphique de Boris Charmatz au Grand Palais

« La ronde » : La playlist chorégraphique de Boris Charmatz au Grand Palais

16 janvier 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Cela aurait dû être le début et la fin. Un spectacle fou qui dure la nuit et le jour en clôture du Festival d’Automne et au commencement de 2021. Finalement, cela aura été pour quelques pros le droit de regarder, de loin, la captation qui sera diffusée le 12 mars à 20H50 sur France 5. 

Le pire a de l’avenir

Boris Charmatz était l’un des invités de cette édition avortée du Festival d’Automne, et en octobre il nous disait, alors que danser était alors de nouveau possible : « (…) c’est vrai que le virus, le confinement, les règles sanitaires, la deuxième vague, tout cela rend encore plus évidente notre fragilité. Mais la beauté du geste ressort aussi (…) ». Il était alors loin d’imaginer que ce serait pire en janvier. Dans le programme de salle, il évoque l’idée d’un couvre-feu qui empêcherait de voir la pièce de nuit au moment où les lumières d’Yves Godin entrent en scène. Et finalement, c’est pire que tout. Pas de représentation du tout et en lieu et place, une captation. Certes, une belle captation, avec tous les moyens possibles, et donc, l’autorisation pour quelques-uns en roulement, de venir assister au tournage.

La grande échelle

Nous imaginons très bien, car Charmatz l’avait fait à Garnier pour ses Vingt danseurs pour le XXe siècle, ce chorégraphe sait faire déambuler un public. Et là, dans la Nef vide et immense du Grand Palais, nous imaginons très bien nous mettre en cercle autour d’eux. Eux dont certains sont des monuments vivants de la danse. Ils sont minuscules sous le plafond de verre, et nous, maigre public, sommes tenus à l’écart, derrière les caméras, et assis, avec l’ordre – « c’est un tournage » – de ne pas applaudir. 

Une histoire contemporaine des corps

La ronde est une figure géométrique, un style de danse et le titre d’une pièce de théâtre de l’écrivain autrichien Arthur Schnitzler, écrite en 1897, qui met en scène les dialogues entre un homme et une femme au sujet de leurs relations sexuelles. À l’époque, ce fut un scandale fracassant. Charmatz en garde la structure et met en chaîne des duos, dont l’un des protagonistes est remplacé, et ainsi de suite. Cela donne une histoire des corps absolument fascinante et en trois séquences en fondu enchaîné : le corps combat, le corps sexuel, et le corps musique.

Icônes/ Iconiques.

Sur le béton brut, nous voyons passer, ébahis, des courts extraits de pièces célébrissimes, dansées par les meilleurs : Boris Charmatz, Emmanuelle Huynh, Johanna Elisa Lemke, Asha Thomas, Raphaëlle Delaunay, Clément Delliaux, Letizia Galloni, Florian Spiry, Axel Ibot, Sigrid Vinks, Johan Leysen, Marlène Saldana, Frank Willens, Samuel Lefeuvre,François Chaignaud, Djino Alolo Sabin, Salia Sanou, Soa Ratsifandrihana et Anne Teresa De Keersmaeker. Au générique, on trouve également le cornettiste Médéric Collignon.

Du violent Herses au délicat Bolero tout en entrelacs de Odile Duboc et Françoise Michel, en passant par la théâtralité de Café Müler, les déphasages de Fase ou la rigueur néo-classique de In the Middle Somewhat Elevated, les duos se font avec des transitions toujours intenses (Collignon hurlant sur le flexible Lefeuvre pour le faire fuir, Frank Willens courant tout le long de la nef…), les idées ne manquent pas. 

Du point de vue de la danse, ce sont des chocs à tous les niveaux. Et surtout pour la schizophrénie évidente de l’exercice qui consiste à inventer la synecdoque chorégraphique. Pourquoi choisir les portés de Partita 2, les laisser-tomber de Café Müller ? Simplement, il fallait juste y penser : parce que ce sont des monuments dans les monuments.

Il faut bien en rire

Au cœur de la pièce qui est pensée comme une boucle de près de deux heures qui recommence au début sans pause, le théâtre a sa part. Marlène Saldana et, plus tard, François Chaignaud ou, avant, Raphaëlle Delaunay n’y sont pas pour rien. Pour Saldana ce sont deux scènes de cul fort rigolotes. La première issue de La ronde avec Johan Leysen  puis, plus dansé dans un extrait de Show girl avec Frank Willens. Elle occupe à merveille l’espace infini de la Nef, s’y promène et s’y déploie. Chaignaud ne joue pas la comédie, Raphaëlle Delaunay non plus, mais ces deux monstres de la danse qui n’ont peur de rien, et surtout pas du ridicule, assument. Legging lamé pour elle dans un duo très pailleté avec Asha Thomas et académique arlequin sur pointes pour Chaignaud où il s’amuse accroupi, a trembler du bout des pieds, en équilibre sensible.

Chaque passage vaudrait un article, et chaque interprète un portrait. Tout est fou que ce soit du point de vue technique ou dramaturgique. En attendant d’arriver à bout de cette entreprise, nous ne pouvons que vous conseiller de bloquer votre soirée du 12 mars pour regarder non pas le spectacle mais sa captation sur France 5 à 20H50. Et même si l’espoir est mince, nous espérons retrouver Boris Charmatz avec un vrai public, et pas juste entre nous pour Happening Tempête le 8 mai 2021 dans le Grand Palais éphémère sur le Champ de Mars.

Visuel : © Marc Domage

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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