Théâtre

Les idoles fracassées de Christophe Honoré redonnent vie aux fantômes à l’Odéon

Les idoles fracassées de Christophe Honoré redonnent vie aux fantômes à l’Odéon

16 janvier 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Tuer le père, casser les idoles. L’acte est biblique, quasi mythologique. Ce que Christophe Honoré propose depuis plusieurs mois, à Vidy puis en province et désormais à Paris, à l’Odéon, c’est de défier les ordres. Faire parler les morts, ses morts, ses artistes, tous morts du Sida. Les faire rire, les faire jouir encore. Honoré défie le temps et les dieux, et signe un absolu chef-d’oeuvre.

Dans Nouveau Roman déjà, il convoquait Duras, Ollier et les autres. Ici, dans un lieu qui ressemble à un hall de gare de banlieue,  non loin d’une pub pour le club med,  ils clopent, beaucoup. Ils ont le droit encore à ce moment-là de fumer dans les lieux publics. Ils sont vivants. Ils, ce sont  Bernard-Marie Koltés, Cyril Collard, Serge Daney, Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce et Jacques Demy. Des hommes blancs, pédés, morts vidés d’eux-mêmes avant d’avoir été vieux.  Ils se rencontrent eux qui dans le réel parfois ne se connaissaient pas, et même sont dépareillés.  Et tout devient possible.

Vous connaissez cette question idiote : qui inviterais-tu à ton dîner idéal ? C’est ce que Honoré fait. Rassembler ceux qui n’ont toujours pas l’âge d’être morts. La direction d’acteurs est magnifique, et tant pis si le mot semble faible. Marina Foïs se confond dans les éternelles boucles de Guibert, Youssouf Abi-Ayad est l’évanescent Koltés, Harrisson Arévalo le tonitruant Collard, Jean-Charles Clichet un Serge Daney cynique à souhait, Julien Honoré, un Lagarce faussement froid et Marléne Saldana un Jacques Demy sorti du placard sur un air de jazz « pour bourgeois » .

Cette pièce très personnelle est parfaitement universelle, et c’est là que se niche le génie. Pas la peine de connaitre l’avatar de Foucault, Muzil, dans la bouche de Guibert pour ne pas être transpercés d’émotion face au monologue aride et brillant de Marina Foïs. Pas la peine non plus d’avoir vu La fièvre du samedi soir pour rire aux éclats devant un improbable plan cul entre Koltès et Collard. Oui, rire aux éclats. Vraiment et librement. Les Idoles rappellent, et c’est utile,  qu’avant d’être morts ces gars vivaient et baisaient.  

Les Idoles se cassent, elles sont faites pour cela et Honoré y va sans limites. Demy en grande honteuse ou Lagarce en traître silencieux… Honoré interroge surtout l’impossible bonne attitude à avoir ( se dire malade ou non, devenir LE symbole du virus,  fuir les dîners de charité ?) et raconte au fil des prises de paroles, aux micros, de tous les témoins, ce que le Sida des années 80 et 90 était : un massacre où la dysenterie et la maigreur rappellent les corps de la Shoah.

Tout était risqué ici. Faire un spectacle sur le Sida sonnait sombre. C’est tout le contraire. Les Idoles est une fête, une fête triste et parfois mélancolique. Une fête pour mémoire. Une fête pour encore danser ensemble même si, comme Jim chantait,  la musique s’achève. 

 

A l’Odéon, jusqu’au 1 er février. 

Puis au Festival écritures partagées au THÉÂTRE D’HÉROUVILLE les 6 et 7 février. Covoiturages au départ de Paris organisés sur le site du festival.

Visuel : ©Jean Louis Fernandez

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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