Danse

Anne Teresa de Keersmaeker dans l’élan de Bach à l’Opéra de Paris

Anne Teresa de Keersmaeker dans l’élan de Bach à l’Opéra de Paris

15 mars 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’immense chorégraphe flamande n’a plus rien à prouver. Mais elle a encore des interrogations, justes et fortes sur ce que danser en musique peut vouloir dire. Cela se traduit depuis Fase (1982) en un acte, mathématique et sublime qui permet à la musique de faire entendre la danse.  Sa dernière pièce, Les Six Concertos brandebourgeois, créée en 2018 à la Schaubühne, faisait escale cette semaine au Palais Garnier.

Nous étions restés bouche bée devant Mitten wir im Leben sind qui clôturait le dernier Montpellier Danse où Femke Gyselinck au violoncelle donnait la réplique successivement à Michaël PomeroJulien Monty, Marie Goudot et Boštjan Antoncic. La pièce glissait dans son titre un hommage discret à Pina Bausch. Il fallait le savoir, les mots du titre sont les premiers de l’épitaphe que l’on peut lire sur la tombe de la chorégraphe allemande disparue en 2009. 

Pour Les Six Concertos brandebourgeois la référence est beaucoup plus nette. Sous un mobile fait de néons, pensé par Jan Versweyveld, qui envelopperont l’immense plateau de différentes couleurs, entrent dans une marche 16 danseurs (12 danseurs et 4 danseuses), de toutes générations. 

C’est le premier choc.

Il y a la sensation que tout le patrimoine de Rosas, la compagnie fondée en 1983 est là devant nous, mais aussi tout le futur. Voir Jason Respilieux côtoyer Igor Shyshko est un rêve éveillé.  Les filles sont sur talons hauts, les garçons en costumes, mais la chemise est remplacée par un tee-shirt en résille. Ils sont tous en noir, glamour à crever, sûr d’eux dans une théâtralité rare chez la chorégraphe mais que l’on trouvait dans Verklärte Nacht.

A leurs pieds, dans la fosse, le B’Rock Orchestra mené par la violoniste Amandine Beyer manipulent les violes de gambe et le clavecin comme si c’était facile.  Les six concertos, baroques, sont une chance infinie de réfléchir à l’acte de transformer la marche en pas de danse.  Les pulsations des notes sont l’occasion de courses insensées qui permettent de puissants sauts.

Comme toujours, Anne Teresa ne cherche pas la fin, et c’est n’est pas la musique qui sonne le glas, jamais. Le geste se suspend souvent et amène à quelque chose d’autre… comme une transfiguration. Les résonances sont sublimes, des pas de deux, des trio se réalisent éloignés les uns des autres et pourtant très connectés. Les bras verticaux (dès Fase en 1982) sont les guides éternels. Les épaules, toujours, cherchent la chute sans y parvenir et permettent des marches arrière, des vrilles inversées, des portés inattendus.  Chez Rosas, le corps est toujours en déséquilibre et c’est là que particulièrement la beauté surgit. 

Boštjan Antoncic, Carlos Garbin, Frank Gizycki, Marie Goudot, Robin Haghi, Cynthia Loemij, Mark Lorimer, Michaël Pomero, Jason Respilieux, Igor Shyshko, Luka Švajda, Jakub Truszkowski, Thomas Vantuycom, Samantha van Wissen, Sandy Williams et Sue-Yeon Youn semblent très heureux dans cette danse comme une déambulation où la marche est une course assurée et les bras tendus comme les cordes des violons. 

Dans l’idée que la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle ont autorisé un retour de la musique après le silence de la danse des années 1980, le classique vient s’entrechoquer avec la modernité. Ce choc devient un mix très actuel, presque futuriste. Jamais la danse n’illustre la musique, bien évidement, au contraire, elle vient la rendre limpide. 

Du 24 au 26 mai à l’Opéra de Lille  puis  au Festival Montpellier Danse 2019, les 5 et 6 juillet.

Visuels : ©Laurent Philippe

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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