Danse
« Tout doit disparaître » : Durant dix jours, une énorme manifestation chorégraphique remue jusqu’aux fondations du Théâtre de Chaillot

« Tout doit disparaître » : Durant dix jours, une énorme manifestation chorégraphique remue jusqu’aux fondations du Théâtre de Chaillot

03 octobre 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

C’est une fête sentimentale, une fête de famille. Mais aussi une fête monumentale qui occupe l’immensité du Théâtre de Chaillot, ses trois salles, ses foyers, ses escaliers innombrables, ses multiples coins et recoins. Philippe Decouflé a réuni l’ensemble de ses amis, camarades, collaborateurs, de tous ceux qui ont travaillé avec lui.

Une folle aventure

Tous, à l’exception de ceux qui sont disparus, puisque dans cette épopée de DCA, le nom de sa compagnie, le chorégraphe et metteur-en-scène a déjà eu la douleur de voir mourir quelques-uns de ses plus chers compagnons de route. Comme Christophe Salengro, ami irremplaçable des premières heures, ou Raphael Cruz mort subitement à 31 ans. Mais aussi Cyril Lefebvre, Jean-Pierre Lecornoux, Michel Merlin, Michel Rouillon, Pascal Redon, Pierre Jean Verbraeken, à qui le spectacle rend hommage.
Cependant le chagrin a inspiré cette belle idée à Philippe Decouflé: revenir sur le passé, survoler pas loin de quatre décennies (36 ans pour être précis) de création, de fantaisie, sinon de folie. Et rappeler les compagnons de route de tous bords, une petite foule d’artistes dont certains ont suivi un temps Decouflé au Cirque du Soleil. Pour eux, humainement, émotionnellement, ce sera sans nul doute une expérience inoubliable. Un regain de jeunesse pour les figures « historiques », une folle aventure pour tous.

Ces corps de danseurs qui résistent au temps

Première surprise : la tenue éblouissante de ces danseurs maintenant quadragénaires pour certains, ou quinquagénaires, sinon, peut-être, sexagénaires. A commencer par Decouflé lui même, né en 1961. Il était un formidable danseur, le corps malléable, flexible, élastique même, et l’esprit itou. Une dégaine juvénile qu’il possède toujours. Le voir sur scène relève du prodige et fait infiniment plaisir à voir. Lui, et ceux qui l’accompagnent, lesquels en leur temps étaient de remarquables, d’insolites artistes : Michèle Prélonge, Dominique Boivin, Pascale Houbin, Sylvie Giron, Benjamin Lamarche, Pascale Henrot qui fut aussi son administratrice méritante, et tant d’autres…Tous ont un corps que les années n’ont pas osé corrompre, ce corps des danseurs qui est une chose qui résiste au temps comme nulle autre. A ces quarante danseurs, acrobates ou comédiens, comme Eric Houzelot, si drôle, s’adjoignent des musiciens, des techniciens, de jeunes danseurs du Conservatoire de Paris. Bref une foule considérable pour porter cette aimable folie qui habite le Théâtre de Chaillot et aura fait office d’ouverture de saison spectaculaire devant près de 20 000 spectateurs.

Ludique, sympathique et léger

Les pièces de Decouflé avaient alors, ont toujours, des titres improbables et cocasses : « La Voix des légumes », «Vague café », « Caramba », « Tranche de cake », « Petites pièces montées », « Abracadabra », « Codex » et « Decodex », « Octopus », « Entrée interdite », toutes pièces de facture fort inégale d’ailleurs, mais qui relevaient d’un état d’esprit ludique infiniment sympathique et léger. D’ailleurs, le nom de la compagnie, DCA, est l’acronyme de « Diversité, camaraderie, agilité » et dit beaucoup de l‘état d’esprit d’une troupe où chacun, du moins à l’origine, apportait sa créativité à l’élaboration d’un spectacle.
C’était alors, dans les années 1980 du moins, un temps fabuleux où l’on découvrait les chefs d’œuvre de Martha Graham, Merce Cunningham, Pina Bausch, Lucinda Childs, Trisha Brown, Carolyn Carlson, l’univers d’Alwin Nikolais, les pièces maîtresses de Jean-Claude Gallotta, Dominique Bagouet, Maguy Marin, François Verret, Susanne Linke, Reinhild Hoffmann, Gerhardt Bohner, des joyaux comme chez Odile Duboc, François Raffinot, Karine Saporta, Ulysses Dove, Elinor Ambash, Hideyuki Yano, Robert Kovich ou Susan Buirge, vingt autres créateurs peut-être qu’on ne peut citer. Une génération de jeunes auteurs en ébullition qui souvent avaient été révélés par l’aujourd’hui légendaire Concours de Bagnolet.

Fantaisie extraordinaire

Une époque de fantaisie extraordinaire aussi, chez de jeunes créateurs français comme Dominique Boivin, Dominique Rebaud, Marcia Barcelos, Philippe Priasso et leurs amis, qui créaient « Zoopsie Comedy » au Bataclan ou « Les Insolents délires de Dolorès Dollar » à Chateauvallon. Comme Daniel Larrieu qui donnait « Waterproof » dans une piscine, cependant que Decouflé faisait dans le monumental avec la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’Albertville.
Bref, dans ce monde de la Danse contemporaine qui depuis s’est bien déplumé, il régnait un souffle de génie chez les uns tout autant qu’un vent de folie et de fantaisie chez les autres. Et c’est ce qui fit que cette époque est demeurée inégalée depuis.
On devrait donc retrouver cela dans « Tout doit disparaître », fête débordante que ceux qui ont connu ces années désormais mythiques viennent contempler avec bienveillance. Hélas ! Ce que met en scène Decouflé est aussi aimable que bien mince. Où est ce vent de folie ou de génie qui traversait l’époque ? Même les plus réussies de ses œuvres (qui ne l’étaient pas toutes) réapparaissent ici sous une forme souvent bien pâle. Ceux qui n’ont rien connu des années 1980, de ce maelström créatif dans la danse contemporaine française qui la vit alors s’exporter dans le monde entier, ceux-ci n’auront pas la moindre idée de l’esprit d’alors. « Tout doit disparaître » n’apparaît comme rien d’autre que comme une fantaisie festive sympathique, certes, mais bien décevante, malgré les moyens considérables mis en œuvre pour ces soirées où se presse un public nombreux. Côté animation du bâtiment qui abrite le Théâtre de Chaillot, c’est parfaitement réussi. La foule est partout qui se presse et court sagement de spectacles en animations : elle a joyeusement envahi tous les recoins du théâtre. Côté artistique, c’est infiniment moins convaincant. Dommage.

Raphaël de Gubernatis

Dernières manifestations : le 4 octobre dès 18h ou 19h jusqu’à minuit. Le 5 octobre dès 15h30 ou 16h30. Le 6 octobre dès 12h ou 13h.
Théâtre national de Chaillot. 01 53 65 30 00.

Visuel : ©Quentin Bertoux

« Secret (temps 2) »: Johann Le Guillerm continue d’explorer les poésies de la matière
[FMTM OFF] Le marionnettiste et sa maladie: un dédoublement qui n’engendre pas la déprime
Raphaël de Gubernatis

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *