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L’été indien de Jazz sous les Pommiers

L’été indien de Jazz sous les Pommiers

20 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Ils ont tenu bon, ils l’ont fait. C’était le mot d’ordre martelé par les artistes de l’édition de cette extra-temporalité du festival annulé en Mai. « Ils » c’est toute l’équipe du festival dirigé par Denis Le Bas. Et ils ont fait quoi ? Un weekend, un weekend en remplacement des 10 jours au printemps. Récit du second et avant-dernier jour de la 39e édition de Jazz sous les Pommiers.

Déception

En début d’après midi, le guitariste Paul Jarret réalise son rêve : jouer avec le batteur texan Jim Black. Le lauréat Talents Adami Jazz 2019 a eu l’opportunité de penser un concert avec l’icône américaine de la batterie, célèbre pour ses frappes sèches, brutales et normalement expérimentales. Se trouvent également sur scène Jozef Dumoulin au Fender Rhodes et Julien Pontvianne au saxophone ténor.

Et ? Rien. Le quatuor offre des montées chromatiques artificiellement planantes, chaque musicien joue pour lui sans aucune écoute de l’autre. Jim Black passe en force, tout le temps, ajoute du rythme quand c’est inutile, accumule les gadgets (tissus, gélatines…) quand il faudrait laisser le jeu de Jarret (indéniablement talentueux) se déployer. Le sax et le piano semblent faire figure d’ornements et là encore les interventions apparaissent comme collées sur la guitare et la batterie : artificielles. Ce free jazz n’a rien de libre ni d’expérimental. 

Il faut nuancer, rappeler que ce groupe vient de voir le jour et que les titres d’un album en devenir –Ghost songs- n’existent pour le moment qu’en live. On espère donc qu’avec plus de travail, ces quatre musiciens arriveront à faire groupe.

Consécration

Une consécration pleine d’émotion :  2020 marque la fin de résidence d’Anne Paceo comme artiste associée.

En 2017, Toute La Culture vous présentait Anne Paceo à l’occasion de son installation en résidence au Théâtre Municipal de Coutances, centre névralgique du Festival Jazz Sous Les Pommiers. Depuis, nous avons assisté à toutes ses créations, Fables of Shwedagon, Bright Shadows et donc, hier soir, S.H.A.M.A.N.E.S. 

Au plateau, ils sont six dans une totale parité : Isabelle Sörling et Marion Rampal aux voix, Anne Paceo à la batterie mais aussi à la voix, mais aussi à la Kora. Christophe Panzani est aux saxophones, Benjamin Flament aux percussions, et Tony Paeleman est au piano, rhodes et basses. Cela ressemble à un walk of fame et cela en est un. Chacun de ces artistes a sa propre carrière, d’autres collaborations. Ils se connaissent tous très bien. Pour ne citer qu’un seul exemple, Marion Rampal (que l’on aimerait tant voir chanter plus souvent !) invitait Anne Paceo sur son dernier album Main Blue.

Ce projet est né avant le confinement, Anne l’avait en tête quand elle nous en parlait, le 2 mars, pensant alors qu’elle jouerait le 20 mars au festival Women in Jazz. Mais entre temps, le monde a basculé et ses mots sont devenus ceux d’une pythie : « L’idée c’est un voyage onirique entre le réel, l’imaginaire et l’au-delà. J’écoute pas mal de musiques de cérémonies chamaniques pour écrire, je m’inspire de cette énergie, du rapport entre la voix, le corps et les tambours, des transes que cela provoque. L’aspect thérapeutique est aussi intéressant, troublant. »

Le concert est un voyage, cohérent. Le rythme est le compagnon des voix incantatoires. Sur deux titres, Marion Rampal se déploie en quasi solo, ce qui rappelle à quel point ses champs d’action sont vastes. Chez Anne, le jazz est à la fois pop et world. Sur la partie pop, Tony Paeleman excelle au centre de ses claviers, totalement ambidextre, il a des accents Sanson/Berger.

L’ensemble est un flow, un geste chamanique qui nous emporte. Paceo met tout le monde au pas. Tous deviennent batteurs, tous deviennent chanteurs. 

En trois ans, elle le dit : « elle n’a jamais autant écrit de musique ». Elle a surtout progressé encore à la batterie, dans une maîtrise si élégante de la puissance. Elle ose chanter, beaucoup. Et aller voir ailleurs ce qui se passe (tiens, un rappel à la Kora !).

Elle démontre surtout une capacité de direction impeccable où l’ensemble sublime les particularités et les talents de chacun.

Il n’y pas encore d’album de S.H.A.M.A.N.E.S qui a été beaucoup écrit et pensé pendant le confinement, mais cela arrivera cette saison.

Révélation

En toute fin d’après-midi, nous nous glissons dans la vaste chapelle diocésaine de Coutances pour voir ce qui se cache derrière le duo qui se nomme NoSax, noClar On ne sait rien d’eux alors.

On apprend que ce « Concert est proposé dans le cadre de Jazz Migration, dispositif d’accompagnement de musicien.ne.s émergent.e.s de jazz et musiques improvisées porté par AJC avec le soutien du Ministère de la Culture, de la Fondation BNP Paribas, de la SACEM, du CNV, de l’ADAMI, de la SPEDIDAM, de la SCPP, de la SPPF, du FCM et de l’Institut Français. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Migration c’est un maillage de professionnels du Jazz qui parcourent le territoire à la recherche de talents. C’est comme ça qu’Emile Parisien a été découvert, par exemple et c’est aussi l’occasion de rappeler le fort soutien, public et privé au jazz en France.

Alors ils sont deux mais sonnent comme cent. Ils se nomment Bastien Weeger, saxophoniste et clarinettiste, et Julien Stella, clarinettiste et beat-boxer. En réalité, on ne sait jamais qui joue quoi tant ils inter-changent leurs instruments et manipulent des saxophones et des clarinettes qui finissent par être jumelles.

C’est tout l’enjeu de ce duo qui joue français, berbère, klezmer… Les deux musiciens passés par différents conservatoires scotchent par leur liberté et leur haute technique. Le souffle est long, les tessitures vastes, les morceaux sont un voyage qui aurait toute sa place dans les percussions chamaniques d’Anne Paceo.

Show must go on

Ce qui aura été pour nous le dernier concert de la journée a bien failli ne jamais avoir lieu. La file d’attente est immense. Pour la première fois de la journée, la jauge sera pleine. Jusqu’à présent, le public était frileux de retourner en salle, masqué. Et là, tout le monde attend que la Salle Marcel Helie ouvre ses portes pour le concert de Vincent Peirani.

Le retard est lié à l’agression du conducteur du train qui amenait les musiciens de Paris à Coutances. A l’heure à laquelle le public attend, les balances viennent de commencer. Une fois dans la salle, nous voilà surpris de voir (de nouveau) Tony Paeleman porter l’accordéon de Peirani et lui placer.

Vincent explique qu’en se levant le matin il s’est fait un lumbago et que ce n’est pas son habitude d’être assisté. Une fois toutes ces conditions rocambolesques mises de côté, la musique arrive.

Là encore, la bande se connait bien. Le saxophoniste soprano Emile Parisien est le compagnon de route de l’accordéoniste. Ils sont du fait de leur collaboration avec Michel Portal surnommés les « les 3 P ». Belle époque a déjà six ans, ils ont l’habitude de faire sonner leurs instruments ensemble. 

Le brillant quintet Living Being se compose également de Tony Paeleman , donc, mais ici seulement au  Fender Rhodes, Julien Herné à la basse et  Yoann Serra à la batterie. Le concert est la version live, dans le désordre de leur album  Living Being II Night Walker. Et le tout est très cool. Reprise de « Bang bang », de « Stairway to heaven » ou de « The cold song ».

L’ambiance est bon enfant et les musiciens tous excellents transmettent leur joie de pouvoir jouer pour nous. 

Mais finalement, la grâce, la vraie, arrive tout à la fin quand, tout voûté Peirani joue seul. Nous voilà face à un vrai moment de jazz dans la veine de l’exigence de Jazz sous les Pommiers. Peirani seul. Il est le Galliano ou le Piazzolla du XXIe siècle. Il montre comment l’accordéon est un outil contemporain et comment en le dissociant dans sa structure même il peut en sortir des mélodies qui font sa signature.

 

Et ensuite

Le weekend Jazz sous les Pommiers, concentré de la 39e édition se termine ce soir après une journée de concerts. La 40e édition aura lieu du 7 au 15 mai 2021 guidée par le rêve de faire jouer tous les anciens résidents. Pour le moment l’avenir est incertain mais ce qui sûr c’est que le nom du successeur d’Anne Paceo sera connu le 30 septembre.

Egalement à l’occasion des 40 ans du festival, les archives départementales de la Manche organisent une récolte sonore de ceux qui font Jazz sous les Pommiers à écouter ici. Toute La Culture s’est prêtée au jeu, nous vous tiendrons au courant !

 

Visuels : ©ABN

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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