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Radicalités, jazz pur et voyages au 41e Jazz sous les pommiers

Radicalités, jazz pur et voyages au 41e Jazz sous les pommiers

28 mai 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Ce samedi 28 mai marque la fin du Festival de Cannes, cela vous le savez !  Mais également de la 41e édition de Jazz sous les pommiers, le premier grand rendez-vous jazz de la saison. De la poésie brûlée de Ann O’aro à la mandoline experte de Hamilton de Holanda, la programmation 2022 de Denis Le Bas a une nouvelle fois prouvé l’exigence et la diversité de l’événement coutançais. 

Tout commence avec le roi de la mandoline

Hamilton de Holanda est un habitué de Jazz sous les pommiers. Il le rappelle, il est venu en 2008 et en 2015. Cette fois-ci, il aurait dû être accompagné de João Bosco, qui a été contraint d’annuler sa venue. Et c’est la chanteuse de bossa Roberta Sá qui l’a remplacé pour un hommage aux chansons populaires d’Antônio Carlos Jobim. Loin du Brésil, en Normandie, nous restons bouche bée et yeux grands ouverts face à cet homme qui semble être le Jimi Hendrix de la mandoline. En marge des tubes, il nous offre des créations personnelles. Un jazz qui passe du doux au suave dans des cassures de tempo éblouissantes. On s’envole avec lui et son « flying chicken » qui s’avère brillant et… drôle ! 

Sans grande transition nous nous glissons dans Le Magic Mirrors, le chapiteau tout joli du festival, pour découvrir celle qui est perçue comme « la fille du pays ». Ludivine Issambourg a tout de même bien grandi et débarque avec un jeu de scène digne d’une pop star dans un académique en tie and dye. La flûtiste présentait ce jeudi 26 mai à 20h30 pour la toute première fois son album Supernova, sorti le 20 mai dernier. En compagnie de Nicolas Derand aux claviers, Timothée Robert à la basse et Julien Sérié à la batterie, elle délivre un univers 100 % free jazz aux teintes électroniques, fait de nappes volontairement « cosmiques ». Un concert planant qui nous rappelle, dans le même lieu, les premiers souffles de Jî Drû.

 

Poésie et pas de deux au réveil

Ce vendredi 27 mai, le public si fidèle est au rendez-vous dès 10 heures du matin, sous la pluie et le vent, pour un parcours dans la ville. Oui, tiens, ce serait pas mal de l’écrire ici : le festival a presque retrouvé ses jauges d’avant Covid, dépassant les 90 % de taux de remplissage en moyenne. Et malgré des conditions climatiques plus que raides, la rencontre avec Ann O’aro est totale. Poétesse et chanteuse, elle livre un jazz sec, nu, uniquement modelé par ses capacités vocales. Elle est autant blues que classique. Nous ne le savons pas encore, mais ce moment deviendra notre plus grand coup de cœur de ce passage sous les pommiers. Ils sont trois : elle à la voix, Teddy Doris au trombone et aux chœurs et Bino Hoareau au rouleur, une percussion très animale. La voix est vaste, claire et les textes sont écorchés vifs. Il est question d’inceste et de violence. Elle chante en créole et en français, dans un geste de poésie-jazz qui laisse la place aux silences, aux respirations. 

Le trio nous a joué des morceaux extraits de l’album Longoz sorti en 2020. Son maloya (le blues créole) est écorché vif. Pourtant, c’est la beauté qui reste, la beauté portée par l’exigence de ces trois musiciens. Brillant.

Le temps de quitter ce premier jardin et tandis que le temps se lève (merci la marée !), nous arrivons dans le jardin de la sous-préfecture pour écouter quelques titres joués par le duo complice composé de Christophe Monniot et Didier Ithursarry, respectivement saxophoniste et accordéoniste. Avec un humour délicieux, ils ont joué Hymnes à l’Amour –Deuxième Chance (2018). Quelque part entre Leonard Bernstein et Duke Ellington, leur jazz est sensible, virtuose et pluriel.

En début d’après-midi, nous glissons des oreilles en forme de feuilles de choux pour en savoir un peu plus du projet porté par Daniel Zimmermann qui donnera lieu à un album L’Homme à la tête de chou in Uruguay en 2022. Il s’agit de relire Serge Gainsbourg et ses morceaux les moins connus, notamment ceux de son album Rock Around the Bunker, en référence directe avec son histoire d’enfant caché dans la forêt pour fuir les nazis en France. Daniel Zimmermann est le fil conducteur de ce parcours dans l’œuvre multiple du compositeur. Il est très plaisant d’entendre les mélodies si connues jouées autrement. À ce jeu-là, la révélation est dans les cordes de la guitare de Pierre Durand. Le musicien s’amuse, s’envole. Nous entendons une kora ou un son klezmer, c’est lui. 

Messe laïque pour le temps présent à la cathédrale

Jasper van’t Hof & Dick De Graaf duo nous attendent dans les hauteurs de la cathédrale de Coutances. C’est souvent un lieu où il se passe de belles rencontres. Jasper van’t Hof est à l’orgue et Dick De Graaf au saxophone, ils dialoguent en toute écoute. Il est fou d’entendre l’orgue si massif se mettre au niveau du cuivre. Le son est radical, expérimental. Nous sommes plus dans de la musique contemporaine, au sens classique du terme. Les mélodies sont rares, les boucles ne résonnent pas entre elle. L’expérience est totale. Grace à des écrans vidéo, nous les apercevons là-haut, lui en pop star devant son orgue, faisant corps avec son instrument si grand.  Et Dick De Graaf, lui, si léger. 

La sensation est d’accéder à un jazz fait avec une grande structure qui invite l’improvisation par touches et pistons !

Décélération portugaise

Notre journée et notre festival se terminent en toute beauté par le duo composé par le pianiste espagnol Raül Refree et la chanteuse de fado portugaise Lina. Le premier morceau est une bombe. Nous découvrons un son hybride, électronique et mécanique. C’est du fado classique pimpé à la sauce futuriste. Elle chante d’une voix claire qu’elle fait vrombir avec une machine. L’expérience est proche de la méditation dans un jeu de lumières qui rend les musiciens et leurs instruments absents pendant la première demi-heure du concert. La place est faite à l’écoute seule. Lui innove dans un touché hybride où les liens entre Fender, machine et piano à queue deviennent évidents. Malgré le côté très innovant de leur approche, au bout du compte, il ne reste que le fado qui s’envole dans ses lamentations.

Loin des lamentations, c’est remplis de noms d’artistes encore jamais écrits dans nos pages que nous repartons. Comme à son habitude, Jazz sous les pommiers a montré que le jazz n’était pas uniforme, et surtout qu’il était en perpétuelle révolution.

À l’année prochaine !

Crédits photos : ©Amelie Blaustein Niddam

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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