Musique
Richard Galliano, passeur d’Astor Piazzolla [Interview]

Richard Galliano, passeur d’Astor Piazzolla [Interview]

01 mars 2012 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Il y a vingt ans, en 1992, disparaissait Astor Piazzolla, le maître du Tango Argentin. Au cours des années 2000, Richard Galliano n’a eu de cesse de rendre hommage à son ami, mentor et confident, grâce à sa formation «Piazzolla Forever». Voici ici réunis pour la première fois le CD et le DVD dans un digipack 4 volets. Cette réédition anniversaire comprend l’album Piazzolla Forever paru en 2003 et le dvd Piazzolla Forever Septet paru en 2005 : soit le cd et le dvd réunis dans une édition spéciale anniversaire. A cette occasion, nous avons rencontré le musicien dans le bureau de Francis Dreyfus récemment disparu.

«Piazzolla Forever»  est un disque hommage, pour mémoire. Est-ce que transmettre Piazzola est une mission ?

Oui, tout à fait et c’était encore plus une mission à l’époque.  Sa musique n’était pas appréciée à sa juste hauteur, cela restait toujours du tango, du bandonéon. Aujourd’hui tous les concerts finissent avec un petit Piazzolla, joué dans le style ou pas, parfois massacré d’ailleurs. Je l’avais rencontré par hasard, dix ans avant ce disque,  autour d’une chanson écrite pour Nougaro, Des voiliers,  Claude chante cette chanson pour la première fois, et il était dans la salle. C’était un miracle. L’amitié a commencé là. Chaque fois que l’on se voyait, à ce moment,  j’étais plutôt dans les studios, dans l’accompagnement de chanteurs, il sentait que j’avais envie de faire quelque chose d’autre. Je ne savais pas par quel bout le prendre. Il me donnait des conseils pour que je me réalise,  mais il ne me disait pas « jouez ma musique, défendez là ». Inconsciemment je savais que c’était cela dont j’avais envie et que j’en sortirai grandi. C’est après sa mort et la rencontre avec le violoniste Jean-Marc Phillips que je suis passé par là où il était passé, par ses problèmes, par ses plaisirs.

Passer et être aussi passeur. Vous dites souvent que la musique de Piazolla est très écrite. Comment vient la liberté dans la contrainte ?

Piazolla disait cela pour provoquer car c’était un improvisateur magnifique :   » je suis pas un improvisateur, je suis un musicien ». Dans le jazz, souvent les gens disent « on improvise, c’est la liberté ». Si on est génial et que l’on s’appelle John Coltrane, pourquoi pas, mais lui, il jouait sur des structures. Bien sûr j’ai voulu défendre sa musique, je suis un  passeur. J’ai sorti un album il y a quelques années chez Dreyfus qui s’appelle Passatori. Il y a toujours eu cette idée de passage. Même, il y a eu cette rencontre avec Francis Dreyfus dans ce bureau, il y a vingt ans aussi,  pour moi, c’est un sentiment étrange d’être ici. Il a fallu le convaincre. Francis ne partageait pas mon histoire avec Piazzola, il était plus dans le jazz mais il m’a suivi jusqu’au bout. Le disque sort aujourd’hui. Nous n’avons pas brulé les étapes, c’est important.  Par exemple, nous serons en tournée en Asie en septembre et les programmateurs veulent absolument le septet réuni en 2003. Ma première réaction était de dire  que nous avions fait cela il y a dix ans et que nous pouvions faire autre chose. C’est l’inverse, c’est aujourd’hui que nous avons tout.   C’est bien. On va faire sept ou huit concerts en Chine.

Comment sentez-vous la chose ?

On a l’impression d’être les Beatles, on signe des autographes sur les jeans, il y a des files d’attente aux dédicaces… ! Il y a une vraie envie de découverte.  Ils n’ont pas cette culture du détachement par rapport à l’improvisation.

Vous jouez sans partition.

On joue avec ou sans, surtout, on se parle d’un clin d’œil et les musiciens savent que je vais improviser sur un thème. Pour un musicien classique c’est impensable,  mais dans la musique baroque c’était la norme. Il y avait cette liberté de basse chiffrée, d’ornementation comme chez Piazolla.

C’est un concert- hommage à Piazzola et pourtant vous intégrez d’autres choses. Je pense au Tango pour Claude.  Il y a une histoire juive qui raconte qu’à la mort d’un Rabbin, son fils reprend son enseignement de façon très différente. Les fidèles lui demandent pourquoi il s’éloigne de son père. Alors, le fils répond : c’est l’inverse,  je fais exactement ce que mon père m’a appris, je n’imite personne. Est-ce que faire juste, c’est sortir de l’imitation?

Oui, il y a de cela. Piazzolla continue à vivre dans ce prolongement. Il y a l’énergie qui ne meurt pas. Je surfe sur cette énergie. Je me la suis appropriée, et finalement, lorsque je réécoute mes interprétations, son original, je réalise que ce que l’on fait est très différent.

Cela vous séduit ou vous déçoit ?

Je ne compare pas. C’est différent. Piazzola était plus mystique, dans le sens religieux, que moi. Quand je joue, j’aime qu’il y ait une tension. Piazzola avait cela, la quiétude en plus. Je dois avoir un peu plus peur du vide. J’ai toujours tendance à jouer sur l’énergie, à prendre des tempos trop rapides. Je pense à la danse, aux grand jazz men. Karayan disait « quand un morceau ne sonne pas bien, c’est que l’on n’avait pas trouvé le tempo ». Chez Piazzolla on retrouve cela, j’ai toujours ces valeurs en tête, sans trop y penser, j’ai toujours un peu peur de me perdre quand même.

Quand je sors le disque Bach, quand je fais un projet sur Nino Rota, la peur c’est de quitter sa route et de revenir en ayant perdu l’énergie pour composer soi-même. Récemment j’ai écris une pièce pour le tubiste virtuose Thomas Leleu. Il y a des choses que j’ai écrites sous l’inspiration du moment mais j’ai aussi ressorti des partitions plus anciennes. Repartir à zéro n’est pas la seule solution.

En intégrant autre chose que du Piazzola dans ce concert, vous lui rendez le plus beau des hommages, vous continuez sa route.

Tout à fait. On entend la Valse à Margaux. Le parallèle était évident. La première fois que j’ai joué en Italie, dans les années 90, je me suis mis à parler italien spontanément. Nous avons nos racines communes et nos deux instruments maudits et cousins. Le bandonéon et l’accordéon. Nous sommes immigrés, lui en Argentine et ma famille en France, dans la région de Nice. Le bandonéon  a été conçu pour remplacer l’harmonium dans les processions religieuses en Allemagne. Arrivé en Argentine, il est devenu l’instrument des bouges et des bordels, d’ailleurs il y a une chanson de Piazzolla qui en parle. Pour l’accordéon c’est pareil, c’est la musette, la chanson des rues. Cela fait partie de l’histoire de l’instrument et ne m’empêche pas de jouer du Bach ou du jazz si c’est dans mes cordes et que je peux en faire quelque chose d’intéressant. Il y a ce parallèle.  C’est pour ça que lorsqu’on joue la Valse à Margaux avec  Sebastien Surel cela fonctionne. Maintenant je peux dire que j’ai le recul. Sur le moment quand on fait un disque on s’autocensure, on ne voit que les défauts. Dix ans après, on redevient spectateur et on ne voit que le bon.

Dans ce DVD, vous dites vous être débranché au moment de la rencontre avec Piazzola. Vous jouez aussi de l’accordina, un instrument à souffle. Quelle est la relation au souffle quand on joue avec un instrument à vent ?

Justement je viens de me rebrancher ! Il y a plusieurs éléments qui ont fait qu’aujourd’hui je joue de l’accordéon différemment. J’ai joué du trombone, et du bandonéon. Le bandonéon c’est quelque chose où le souffle a plus d’importance qu’à l’accordéon. Souvent on ne joue qu’en tirant. Piazzolla disait que les bandéonistes, sous-entendu les bons,  jouaient à 90% en tirant, cela donne une attaque plus incisive qu’en poussant. Il y a un clapet d’air qui fait qu’on tire le bandonéon le plus loin possible comme quand on inspire. L’accordéon et le bandonéon sont peut-être les deux seuls instruments qui respirent.

Quand on vous regarde jouer, c’est flagrant, vous avez un engagement du corps digne d’un danseur.

Oui, c’est pour cela que je tiens à jouer debout, même si mon accordéon pèse 13 kilos.  Les seules fois où je me suis fait mal au dos, j’ai joué assis. Je suis aussi conscient que scéniquement,  cela est plus beau.  Piazzolla jouait aussi le bandonéon debout sur une jambe. Je le fais aussi. J’ai toujours des danseurs dans ma tête, pour le rythme, la gestuelle, l’émotion. C’est là qu’il y a une distance avec la partition et son coté  solfège. Bien sûr qu’il faut jouer en place mais il ne faut pas oublier la danse.

Alors, à quoi vous êtes-vous rebranché ?

J’ai eu une nostalgie de l’époque où j’accompagnais Nougaro. J’utilisais alors un accordéon branché sur des synthétiseurs ou des générateurs. J’avais des sons d’orgamon. J’ai revu des télés qu’on avait faites et on voit l’accordéon mais on ne l’entend pas. Dans la version du Coq à la pendule, l’orgamon qu’on entend c’est mon accordéon, il y a trente ans c’est passé inaperçu. Aujourd’hui la technique a évolué, il existe des modules que l’on branche sur l’accordéon et on a vraiment le son de l’orgamon. Je me suis offert ça et je me suis amusé. Je sais que c’est dangereux, mais dans ma cave dans le midi, je suis le roi du monde avec mon  accordéon-orgamon !

Et sinon, puisqu’on parle des nostalgies… La soixantaine, c’est l’automne de la vie.  L’automne vaut le coup d’être vécu si on arrive à l’hiver. Alors, j’ai eu aussi l’envie de faire un nouvel éclairage des Quatre Saisons de Vivaldi, où comme chez bach, l’accordéon prend la place du violon. Le projet se réalise avec le même septet et quelques morceaux avec un organiste classique Thierry Escaich . C’est intéressant, ça pourrait être bien … Les grandes orgues et mon instrument. L’organiste peut vous écraser, mais Thierry est très fin.  L’accordéon vient en complément apporter les registres qui manquent à l’orgue.

Je sus imbibé de toutes les versions entendues des quatre saisons, ce sera chez Deutsche Grammophon. Ensuite, je ferai quelque chose de plus personnel après tous ces papillonnages !  Je suis heureux d’être encore empli de projets. On partira en tournée avec Piazzolla en Asie en septembre,  et quelques dates en France en juillet. Il y aussi des concerts de Bach à Piazzolla.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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