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Ann O’aro : « le silence est nécessaire »

Ann O’aro : « le silence est nécessaire »

28 mai 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Il y a des matins comme cela qui ne peuvent se passer qu’à Jazz sous les Pommiers. Ann O’aro était en concert, par temps froid et pluvieux, en extérieur, à 10 heures du matin ce vendredi 27 mai. Contre vents et marées, elle a chanté ses poèmes avec beauté et rage. À la fin, nous n’avions plus qu’une envie : la rencontrer ! C’est chose faite au chaud, quelques heures plus tard dans la très fournie librairie Ocep de Coutances ! Interview.

Votre nom de scène Ann O’aro m’a fait penser à celui de la patiente de Freud, Anna O. Votre musique a-t-elle un rapport avec la psychanalyse ? Est-elle, pour vous, une thérapie ?

Il y en a sûrement un. Je vois la musique comme un instrument de résilience, de travail. Dans ce sens-là, il y a un lien avec la psychanalyse. La musique me permet également de faire un pas de côté. Offrir quelque chose que je peux relayer, que je peux présenter. Elle me permet de me libérer des paroles de mes chansons, parce qu’elles existent désormais quelque part. De façon plus directe, la musique me permet de vivre ma vie et d’avoir de plus larges ouvertures, d’entreprendre des initiatives.

Vous avez un rapport direct au son sans artifices et vous portez une attention au silence.

Il y a déjà quelque chose que je trouve important, c’est la mise en mouvement. C’est-à-dire que c’est le mouvement qui initie une avancée perpétuelle. Notre musique vient du « Maloya » sur l’Île de la Réunion, c’est très percutant, avec des longues plaintes ou des chants plus militants, plus revendicatifs. C’est un peu le blues des champs de cotons qui se retrouve dans le Maloya des champs de cannes à sucre, on peut établir ce parallèle-là. Et dans cette musique vivante, il y a cette notion de continuité infinie, il n’y a pas d’arrêt. Le rythme est marqué par le rouleur (tonneau généralement couvert d’une peau de bœuf). Cet instrument reflète les battements du cœur. Il se nomme « le rouleur » car c’est « le roulé » à l’origine. C’est un instrument spirituel dont les hommes jouaient du soir au matin. Il y a dans mon travail, ce même principe de ne jamais s’arrêter. Quand je chante seule, cet instrument est toujours présent dans ma tête, même pendant les silences. Pour nous trois, ce silence est habité. Si le rouleur s’arrête sur un silence, cela signifie que le silence est nécessaire.

Cela était particulièrement visible dans le dernier morceau que vous avez joué ce matin.

Oui, dans « Pik Drwat », le dernier morceau que vous avez entendu, il y a un silence abrupt qui est voulu. Le trombone coupe la parole. Ce morceau parle d’inceste et de confusion des limites. J’écris comme si j’étais à la fois l’enfant victime de l’acte et le parent agresseur, en l’occurrence le père. Il y a cette confusion des limites de soi, de l’autre, de ce qui nous appartient. Mais aussi le fait qu’on peut être amené à devancer les désirs de l’autre et à se perdre dans cette confusion-là.

L’adulte incarne l’image du savoir, de l’apprentissage, de la maîtrise… C’est très complexe, la parole est compliquée, c’est difficile de dire les choses, mais l’écoute en face est essentielle. Sans rien dire, on peut libérer la parole de quelqu’un. Juste avec un geste. La parole de l’enfant est si fragile, précieuse, même celle de l’adulte, c’est tellement difficile qu’à la moindre interférence il est facile de se taire à jamais. Le silence marque la coupure de la parole. On peut se demander : Va-t-on pouvoir reparler ? Est-il possible d’y arriver ? Faut-il ? Ne faut-il pas ? Y a-t-il de la place ? Est-ce que je continue à faire comme si de rien n’était ? Pendant longtemps ce morceau était pour moi une forme d’accomplissement, si ce silence est réussi, ce concert est réussi. Tout l’enjeu se trouve ici pour moi, ce silence, s’il est réussi, permet de capter l’écoute et l’adhésion du public.

Parlons-en du public, ce matin vous étiez en plein air avec la pluie et le froid. Qu’est-ce que le climat engendre comme effets sur votre voix et sur les instruments ?

Le trombone est un instrument de la famille des cuivres. C’est donc un instrument à vent qui réagit aux températures. Lorsque fait froid, il est plus grave. En l’occurrence il faisait très froid, il était donc très grave. J’avais donc du mal à chanter juste ! Il en va de même pour le rouleur, il se relâche et le son devient plus grave. Ce matin, c’était pour nous un défi car Teddy Doris, Bino Hoareau et moi, nous sommes toujours en train de nous suivre ou de nous répondre. S’accorder était un peu plus difficile qu’en salle fermée !

Il y avait justement une écoute généreuse et bienveillante, et votre concert fut splendide, ne vous inquiétez pas ! C’est la première fois que j’entends la poésie et le jazz se croiser, comment s’articule la liaison entre les textes et la musique ?

Tout part du texte pour tous nos morceaux. J’écris beaucoup, notamment des recueils de poésie. Les mots sont très importants pour moi, j’ai réalisé un gros travail là-dessus. Et parfois je peux faire quelque chose avec 70 pages puis finalement à force de retravailler et de condenser il reste une chanson d’une demi page… J’écris énormément. Je me suis mise à chanter car cela permet d’instaurer un recul. J’aborde des thématiques difficiles telles que le suicide ou l’inceste. C’est quelque chose de très frontal. Mon écriture est brute, bien qu’elle soit poétique elle s’avère assez directe. Je ne peux pas vraiment me cacher. Mon repli c’est de composer une mélodie. Cela donne déjà une autre entrée dans le texte. En chantant, je ne formule pas mes mots de la même façon, on ne les comprend pas tous de la même manière. La différence de langues fait que la compréhension de certains passages demeure complexe. Des fois, quand je chante en français, les français ne me comprennent pas toujours, et même les créolophones, quand je chante en créole ne comprennent pas tout. La mélodie vient enrober et marquer un contraste. Plus le texte que je fais est dur, plus la mélodie est douce. Cela permet au public qui souhaite comprendre la signification le fasse à son rythme. Souvent certaines personnes sont très touchées par des morceaux, qui parfois rentrent en résonance avec leur passé. Également certaines notes font monter les larmes… J’ai envie de respecter l’émotion de ces personnes, ne pas sans arrêt tout leur « cracher à la figure ». Je veux plutôt leur donner des pistes et des clés, pour ceux qui souhaitent accéder à plus d’émotions et d’informations. Il y a tous les outils pour le faire, j’ai tout adapté et traduit.

« Longoz » (Label Cobalt / Buda Musique, 2020)

Visuel : Jazz sous les pommiers

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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