Théâtre
C’est comme ça (si vous voulez), un Pirandello efficace à la Tempête

C’est comme ça (si vous voulez), un Pirandello efficace à la Tempête

16 avril 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Julia Vidit, directrice du centre dramatique national Nancy-Lorraine, nous émerveillait déjà en 2018 dans une mise en scène innovante du Menteur de Corneille. Elle nous offre cette fois dans la même salle du théâtre de la tempête un savoureux Pirandello.

Le vertige, l’étrange et l’humour de Pirandello

Luigi Pirandello est un écrivain italien, poète, nouvelliste, romancier et dramaturge, né en 1867 en Sicile. Son œuvre a été récompensée du prix Nobel de littérature en 1934. Son théâtre est riche de fantaisie rhétorique et d’imaginaire. Le jeu du théâtre dans le théâtre caractérise les plus connues de ses oeuvres. Nous retrouvons l’illusion dramatique et la force des faux semblants dans la pièce montée aujourd’hui par Julia Vidit. 

Così è (se vi pare) -Alors c’est (si tu veux)– également titrée Chacun sa vérité en français, est une pièce de théâtre en trois actes de Luigi Pirandello  créée en 1917. Julia Vidit et Guillaume Cayet ajoutent un quatrième acte drolatique sous la forme d’un hubris qui se veut une passerelle entre 1917 et notre époque et qui transfile l’ensemble de l’édifice.

L’intrigue est délicieuse : Dans une petite ville, une famille a un comportement étrange.  M. Ponza, gendre de Madame Frola,  raconte que sa belle-mère est devenue folle suite à la mort de sa fille, sa première épouse. Remarié, il explique que, dans sa confusion, son ex-belle-mère considère que sa deuxième épouse est sa fille.  Madame Frola, belle mère prétendue folle, affirme de son côté que son gendre n’avait pas reconnu sa femme après un séjour dans un asile psychiatrique et qu’il fut décidé d’organiser un deuxième mariage avec la même femme pour le calmer.

Tandis que gendre et belle-mère fournissent chacun des explications plausibles pour étayer leur propre version des faits, la communauté de la petite ville exige bientôt de savoir à quoi s’en tenir, impose qu’on leur précise qui dit vrai. Lamberto Laudisi (double sarcastique sur scène de Pirandello lui même) les encourage tous à y voir clair, cependant qu’il soutient simultanément les deux versions, ce qui rend la trame truculente. De péripétie et péripétie, la situation sombre dans l’absurde ; elle nous interpelle sur le statut de la vérité, sur les fake news, sur le dilemme de la vraisemblance fictionnelle et sur la pente cruelle de l’Homme, curieux pervers, gendarme autoproclamé des mœurs à contrôler son voisin. 

Le vertige, l’étrange et l’humour de Julia Vidit

Dès la première seconde, le décor nous promet d’être émerveillés en même temps que malmenés. Devant des escaliers qui font penser à ceux d’Escher, l’ambiance s’installe immédiatement du côté de l’étrange. Au sein de cette étrangeté, nous voyagerons jusqu’au vertige au milieu des écueils déposés dans le texte par Pirandello et sous la tension narrative soutenue par les comédiens, Julia Vidit est une brillante directrice d’acteurs. La bande-son de Bernard Valléry finit de programmer ce tourbillonnement.  

Le spectacle réside aussi par et dans le texte qui boucle et reboucle, qui tourne en rond à nous étourdir. Il est aussi dans l’interprétation solide des comédiens, tous formidables. Parmi eux, il faut remercier la palpitante présence à la scène de Marie-Sohna Condé, la polyvalence d’Erwan Daouphars ou le pouvoir comique de  Philippe Frécon ou encore la brillante performance  de Barthélémy Meridjen qui invente un Monsieur Ponza surprenant et baroque et fait face à une très réussie Madame Frola défendue par Lisa Pajon

La pièce de Julia Vidit attrape sans jamais les lâcher les deux bouts de l’équation pirandellienne, l’étrange et l’humour. À ne pas rater.

C’est comme ça (si vous voulez), comédie d’après Luigi Pirandello, nouvelle traduction Emanuela Pace, adaptation et écriture Guillaume Cayet, mise en scène Julia Vidit, avec Marie-Sohna Condé, Erwan Daouphars, Philippe Frécon, Étienne Guillot, Adil Laboudi, Olivia Mabounga, Véronique Mangenot, Barthélémy Meridjen, Lisa Pajon dramaturgie Guillaume Cayet assistanat à la mise en scène Maryse Estier scénographie Thibaut Fack lumières Thomas Cottereau son Bernard Valléry costumes Valérie Ranchoux-Carta du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Salle Serreau • Durée : 2h20

Crédit Photo ©Anne Gayan

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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