Théâtre
Emmanuelle Béart, actrice et femme tiraillée dans « Se trouver »

Emmanuelle Béart, actrice et femme tiraillée dans « Se trouver »

07 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

A la Colline, Emmanuelle Béart subjugue dans le personnage phare et complexe de « Se trouver », une des dernières pièces de Pirandello, rarement montée, que met en scène Stanislas Nordey. C’est sous sa direction qu’elle avait fait son retour au théâtre dans « Les Justes » de Camus (voir ICI). Elle le retrouve par bonheur. Cette nouvelle production est encore meilleure. L’actrice se hisse très haut sans éclipser la troupe et se fond parfaitement dans l’esthétique au hiératisme toujours plus poussé de Nordey.

Adulée et scrutée par tous, c’est dire si Donata est au fait de sa carrière de comédienne. « La Genzi » (dit-on !) se fait attendre, désirer, mais quand elle paraît en haut des marches, c’est un éblouissement. On la découvre dans la villa d’une amie d’enfance sur la Riviera où elle s’est retirée pour se consacrer à un moment d’introspection et engager une réflexion profonde sur qui elle est. Elle n’en sait plus rien. A force de se perdre dans les femmes auxquelles elle a donné vie sur scène, elle croit vivre dans l’imitation des rôles qu’elle a interprétés.

La pièce parle du théâtre non plus dans le théâtre mais dans la vie, quand la réalité, devenue perméable à la fiction, se brouille. Elle s’intitule « Se trouver » ; il faut y comprendre se retrouver, se reconnaître, chercher sa vérité, sortir du trouble, de l’égarement causé par un art factice, artificiel qui se confond avec la vie et dévore l’être. Voilà la quête exaltante de cette femme inspirée à Pirandello par son actrice fétiche Marta Abba. Il lui offrait là un magnifique portrait de femme en proie à l’angoisse, au doute, à l’irrésolution, en demande d’amour et d’absolu. Emmanuelle Béart s’en empare aujourd’hui merveilleusement. Sans doute, elle met beaucoup d’elle-même dans le rôle.

Quand Donata rencontre Ely, un artiste lui-aussi – il est peintre – elle retrouve en lui son incertitude, son insatisfaction, la même inaptitude à la normalité, à la convention bourgeoise. Ils sont très différents mais se donnent l’un à l’autre peut-être parce qu’ils se sont reconnus, comme étrangers, solitaires. Elle lui demande de l’emmener. Ils se sauvent par la mer sous une tempête redoutable, frôlent la mort, touchent à l’absolu tant recherché.

Exclusif, il lui demande de renoncer au théâtre. Il déteste cela, ne supporte pas l’exhibition publique de leur intimité qu’il retrouve dans chacun de ses gestes, dans ses attitudes en scène. Il n’arrive pas à faire la part des choses entre le jeu et la sincérité. A quoi bon ? Il a tord. Elle aurait pu lui en donner la preuve s’il n’avait pas pris la fuite encore une fois et pour toujours. Le théâtre ne s’oppose pas à la vie nous dit Pirandello. Il n’y a pas d’un côté la vérité des sentiments et de l’autre le mensonge, pas non plus d’une part l’incertitude de l’imprévu à éprouver et de l’autre le « tout réglé d’avance ». Lorsque Donata découvre cela, elle a perdu son amour mais elle est délivrée. Le théâtre résout son insoluble énigme. C’est sur les planches qu’elle se trouve, dans le croisement du rôle et d’elle-même, dans la vérité de la comédienne et de la femme.

Dans ces rôles, Emmanuelle Béart et Vincent Dissez forment un couple troublant. Elle est une interprète réfléchie et sensible et se révèle à la fois forte et d’une vulnérabilité incroyable. Sensuelle, entière, intense, déchirante, elle campe ce personnage tout en féminité. Lui est séduisant dans son étrangeté, développe un côté sombre, sauvage, brutal.

La pièce est longue et complexe mais elle captive de bout en bout sans jamais fléchir, parce qu’elle livre une réflexion existentielle qui se nourrit de passion, de tragique, d’obsession, de vertige, de déraison. Le texte se fait magnifiquement entendre dans l’habituelle disposition rectiligne des comédiens par Stanislas Nordey qui travaille sur un immobilisme frontal forcé mais qui jamais n’empêche l’émotion de surgir. Trouve-t-on une faille dans ce spectacle ? L’intelligence et la finesse de l’ensemble sont parfois malheureusement contredites par la lourdeur de l’accompagnement sonore et de la scénographie d’Emmanuel Clolus. Si le vaste hall élégant et design, très années 30 « art nouveau », éclairé aux néons, fait son effet au premier lever de rideau, les décors suivants sont assez laids, et c’est un mastodonte à déplacer lors des précipités, spectaculaires mais bien longuets.

Photo : Brigitte Enguerand

Les hommes chantent la femme
« Je suis une femme donc un être multiple » Participez au concours d’écriture de la future collection « Gueules de louves »
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Emmanuelle Béart, actrice et femme tiraillée dans « Se trouver »”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *