Théâtre
La Mousson d’été 2021 accueille la modernité

La Mousson d’été 2021 accueille la modernité

30 août 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Fondée en 1995 par Michel Didym, son directeur artistique, La Mousson d’été constitue l’un des événements européens majeurs pour la découverte de nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, au cœur de la Lorraine, l’Abbaye des Prémontrés accueille auteurs dramatiques, metteurs en scène, universitaires, comédiens.

La Mousson d’été se propose de dénicher des textes forts, de découvrir de nouveaux auteurs, de dévoiler des écritures émergentes accueillies par un comité de lecture animé par Michel Didym. L’événement s’articule principalement autour de la mise en espace de lectures de textes inédits ou traduits pour la première fois en français, interprétés, manuscrits en main, par des comédiens talentueux. Des spectacles, des ateliers, des conférences et des conversations contribuent à la programmation ambitieuse. La 27e édition de 2021 innove encore. Elle étend et confirme sa présence internationale avec, entre autres, des propositions accostant ici les États-Unis, là la Norvège. Un spectacle de Raoul Fernandez vient compléter la fête.

Le premier choc littéraire vient de Nous sommes des guerriers de Monica Isakstuen, traduit du norvégien par Marianne Ségol-Samoy. La lecture est enregistrée en public ; la captation sera retransmise par France Culture. Fixes, face micro, les comédiens voient leur jeu limité et contraint. Pourtant, Quentin Baillot, Christophe Brault qui s’amuse à quelques bruitages, Catherine Matisse, Maud Le Grévellec et Alexiane Torrès accompagnés par Frédéric Fresson à la musique, investissent le texte, et lui ajoutent un supplément d’âme. L’écriture de la norvégienne est avant-gardiste. Le récit est un drame sans être tout à fait un récit, ni tout à fait un drame. La construction assemble en un tout irrévocablement élusif une suite de souvenirs, un chapelet d’épisodes de vie. Cette forme littéraire des miscellanées n’émerge pas de nulle part. D’abord, il y a Jon Fosse, puis il y a Arne Lygre. L’autrice s’y réfère. Comme chez Jon Fosse, le texte cyclique et volontairement banal forme l’ambivalence née de la tension ressentie devant la chose non dite, noyée dans l’ondulation de bouts de récits inachevés. Arne Lygre, avec qui l’autrice a déjà travaillé, signe sa présence en ceci que les personnages semblent interchangeables, anonymes,  fluides, aux caractères et aux rôles qui s’échangent. Si Monika Isakstuen s’enrichit de ses deux auteurs, elle renverse ici le canon de la forme. Une exception anatomique vient confirmer la règle en même temps qu’elle la complète. Dans Nous sommes des guerriers, un individu, sui generis, rompt avec l’interchangeabilité : la mère, personnage principal, apparait dans son ipséité, lentement, en pointillé dans une silencieuse machinerie littéraire. Cette apparition, dans nos imaginaires de ce Moi différencié face aux Autres, est formidable ; elle doit beaucoup au talent de la comédienne Maud Le Grevellec. 

Le deuxième choc littéraire nous est offert par l’autrice argentine Anaho Ribeiro, qui signe son premier texte de théâtre, une nouvelle enchantée désopilante sur les relations amoureuses. Un homme et une femme, alors que leur amour s’enfuit, décident d’écrire ensemble une pièce de théâtre sur le couple. Ils raconteront une rencontre, l’histoire d’un début pour eux qui sentent la fin venir. Or, voilà que les personnages de la fiction débarquent sur scène ; un dialogue à quatre, dans une mise en abyme hilarante, vient dénouer les griefs, les rancœurs, les manqués et les maladresses. La pièce sait se rapprocher du public, et le si familier de nos vies amoureuses déclenche le rire. Le plaisir du spectateur est obtenu non par un effet de vaudeville mais par la mise en mots délicieuse d’une réalité psychique : dans un couple, on compte toujours quatre car aux deux personnes s’ajoute le fantasme respectif que chacun nourrit de l’autre. 

La suite de la programmation de la Mousson d’été réserve d’autres trésors. Julia Haenni présente Femme disparait (versions), un texte à l’humour de situation autour des a priori sexistes. La pièce déploie les clichés connus ou insoupçonnés, ceux répétés innocemment, transmis sans mauvaise intention, ceux relayés parfois par des femmes. La disparition qui fait césure de l’ordre établi dévoile ses poncifs. L’œuvre est militante même armée du seul humour ; le geste n’est ni revendicatif ni belliqueux, car le rire partagé fabrique un endroit commun d’édification politique. La mise en espace orchestrée par Véronique Bellegarde, qui ose avec bonheur ajouter quelques motifs comiques, et la force de l’interprétation où on re-découvre la puissance comique de Marie-Sohna Condé encensent le texte. 

Aussi, cette année, la Mousson programme  une pièce aboutie : Portrait de Raoul, un voyage de 55 minutes entre Paris et le Salvador, entre couture, musique et opéra, sur les pas de la destinée exceptionnelle de cet homme, de cette couturière et de cette actrice qui sont en vérité une seule et même personne : le truculent Raoul Fernandez. Il explique: mon âme est femme. Raoul enchante, il fait son show.  

Sur le même thème de la transsexualité et de l’identité, Laurène Marx est l’invitée de la Mousson 2021. Femme trans non-binaire, elle est auteure de sept romans et d’une dizaine de pièces de théâtre. Livre en main, elle nous lit un de ses textes, Pour un temps soit peu. Elle y raconte un fragment de sa vie, sans colère, sans condescendance ni mépris. L’artiste pose face à nous, sur l’autel invisible de ses douleurs et de ses victoires, son journal intime à la façon d’un coming out craintif mais valeureux. Elle inspire le respect et l’admiration. Cette femme est balèze ! L’écouter enseigne, émeut mais ne trouble pas. Son âme serait-elle  femme comme celle de Raoul ?  Peut-être…

Trois fois, elle se demande  : C’est quoi être une femme ?  Nous voudrions lui répondre, pour l’aider, car elle nous a gagné qu’être une femme, c’est se poser cette question justement. 

Une fois encore, pour son édition 2021, la mousson d’été fut le carrefour des écritures de la modernité.

 

LA MOUSSON D’ÉTÉ
DU 23 AU 29 AOÛT 2021
Rencontres théâtrales internationales, Université d’été, conférences et lectures, en partenariat avec l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson
Direction artistique : Michel Didym

Crédit Photo Boris Didym

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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