Théâtre
Six personnages en quête d’auteur : Braunschweig actualise habilement Pirandello

Six personnages en quête d’auteur : Braunschweig actualise habilement Pirandello

11 juillet 2012 | PAR Christophe Candoni

Le metteur en scène Stéphane Braunschweig monte au Cloître des Carmes un « Six personnages en quête d’auteur » résolument contemporain dans sa forme comme dans le fond, pas mal remanié (il fallait oser) mais bien fidèle à l’esprit de Pirandello. Son adaptation tout à fait convaincante de la pièce passe assez vite sur la mise en cause de l’illusion de la représentation, désormais acceptée par tous, pour exposer avec intelligence et humour les questionnements et les doutes que se pose tout bon artisan du théâtre : comment et à quoi sert de faire du théâtre aujourd’hui ? Est-ce que cela a du sens ?

La scène est scindée en deux espaces, elle sépare d’un côté la réalité quotidienne d’acteurs en répétition autour d’une grande table de travail, avec brochures, bouteilles d’eau et thermos, et de l’autre l’abstraction d’une scène blanche, encore vierge et inhabitée. La troupe entre progressivement, les gens se parlent sur le ton de la conversation. Commence alors un prologue qui n’est pas celui de Pirandello. Le propos bien plus intéressant que les banalités échangées dans le texte initial nous immerge au cœur des tensions, des interrogations, des doutes  inhérents à toute création en gestation. A ce stade du travail, la stagnation fait peur. Le metteur en scène est en attente de propositions des acteurs à sec tandis que ces deniers ne savent pas ce qu’ils jouent. C’est la crise. Alors ils discutent, cherchent ensemble et sous la conduite de Claude Duparfait qui est non pas le directeur de théâtre de la pièce originelle mais le metteur en scène du spectacle en devenir. Chef de troupe original, maniéré, acariâtre et désemparé, il est génial dans ce rôle qu’il incarne avec vive humeur et dérision. Sont passées en revue les notions de personnage, de fiction, de représentation, d’encrage du théâtre dans le réel, du sacro-saint respect du texte et de son auteur qui passerait pour ringard à côté de la quête de radicalité post-dramatique.

Cette scène inaugurale est un ajout passionnant car drôle et assurément véridique, une très bonne idée qui recrée l’effet de surprise et de déroute qu’a pu vivre le spectateur scandalisé en assistant en 1921 à un non-évènement, un non-spectacle. Il fallait trouver autre chose que le procédé utilisé par Pirandello aujourd’hui canonique pour nous mettre dans la position instable de voyeur en attente de théâtre. La démarche très personnelle de Braunschweig, véritable auteur de ce spectacle, et de ses acteurs fonctionne bien.

Quand les fameux « personnages » entrent en scène, ils sont, comme les comédiens vus précédemment, simplement habillés de vêtements d’aujourd’hui, plutôt décontractés (tee-shirt, jeans, baskets…). Rien ne les distingue en apparence. Ils se présentent comme vrais, passent pour fous mais intriguent. Ils portent en eux un drame à jouer, cherchent un auteur pour les prendre en charge mais protestent car les acteurs réticents à les interpréter ne font pas l’affaire. Le conflit naît. Ils finissent par investir eux-mêmes le plateau pour donner à entendre leur histoire absolument sordide qui elle est bien de Pirandello et qui aurait pu être portée sur scène de manière encore plus percutante, avec une violence et une obscénité plus nettes voire trash, que ne le fait Stéphane Braunschweig qui est pourtant tenter par cela à quelques moments. Il aurait fallu aller encore plus loin. D’autant que le metteur en scène établit un parallèle entre le drame qui se dévoile et la tendance actuelle à afficher son intimité pour exister à travers le grand déballage médiatique dans les reality shows et sur les réseaux sociaux. C’est bien trouvé.

La pièce telle qu’elle est présentée, c’est-à-dire hyper contemporaine, pense l’ici et maintenant, à la fois du théâtre et du monde dans lequel il s’inscrit. Elle est emprunte de mystère et de chaos (les hallucinations psychédéliques projetées par vidéo, la silhouette décalée d’un adolescent mutin qui guide la poussette d’un poupon, la fin tout à fait saisissante). Une ambivalente humanité se dégage de la belle interprétation de Philippe Girard, Maud Le Grévellec, Caroline Chaniolleau. Mais l’ensemble des acteurs n’est malheureusement pas au diapason.

Braunschweig livre avec honnêteté les interrogations qui sont les siennes sans pouvoir y apporter de réponses. La réflexion, parfois bavarde mais exigeante suscitée par sa nouvelle version de Six personnages en quête d’auteur permet de faire entrer Pirandello, qu’on a pourtant pu juger parfois daté, dans les débats polémiques du théâtre actuel et toujours en mouvement. Ce spectacle produit un discours qui se fait l’état des lieux nécessaire du théâtre et de sa fabrication aujourd’hui, il tombe à pic dans ce grand rendez-vous théâtral qu’est le Festival d’Avignon.

photo : Christophe Raynaud de Lage

 

[Live-Report]: Le Country Bike Rock Festival ou TOURS 37200, USA
Gagnez 2 pass de 3 jours pour le festival Couvre Feu
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

4 thoughts on “Six personnages en quête d’auteur : Braunschweig actualise habilement Pirandello”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *