Théâtre
Stéphane Braunschweig restitue la perplexité pirandellienne à l’Odéon, théâtre de l’Europe

Stéphane Braunschweig restitue la perplexité pirandellienne à l’Odéon, théâtre de l’Europe

16 septembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Pour la réouverture de la saison, à l’Odéon Théâtre de l’Europe, Stéphane Braunschweig restitue la perplexité glaçante de Luigi Pirandello dans une mise en scène élégante de Comme tu me veux .

Comme tu me veux , la dernière pièce achevée de Luigi Pirandello datée de 1930 fut peu montée au théâtre. Certainement parce que les metteurs en scène n’osent s’attaquer à un monument littéraire d’une densité, d’une équivoque et d’une complexité vertigineuses ; peut-être aussi à cause d’un manque de courage à s’exonérer des nombreuses didascalies quasi obsessionnelles laissées par Pirandello, concernant en particulier les décors. Stéphane Braunschweig, secondé par Anne-Francoise Benhamou et Alexandre de Dardel, affronte l’impossible. Il réinvente la scénographie et s’emploie à une lecture de l’œuvre au plus près de l’âme des personnages. Téméraire, il aura par ailleurs signé la traduction française.

L’intrigue se situe dix ans après la fin de la Grande Guerre et démarre à Berlin. Au centre de l’histoire, l’inconnue,  une danseuse de cabaret, maîtresse de l’écrivain Salter, est reconnue dans la rue par Boffi un photographe italien. Selon lui, elle n’est autre qu’une certaine Lucia, jeune mariée portée disparue en 1917 lors de l’invasion de la Vénétie. Bruno, son époux, n’a cessé de la chercher tandis qu’elle est déclarée administrativement morte, et qu’il en perd ainsi par la loi l’héritage rendu à sa belle-famille. Lucia est-elle recherchée par amour ou par intérêt ? Et cette inconnue est-elle vraiment Lucia ?

Une pièce comme vous voulez

Cette critique en guise d’invitation à courir voir la pièce que chacun pourra recevoir comme il la veut : jamais une pièce n’aura autant collé à  son titre. Ce papier ne peut totalement se rendre témoin de la multiplicité des points d’entrée d’un texte où chacun trouvera matière à penser ; trop court, il ne peut se constituer seulement d’un point de vue, d’une analyse trahissant beaucoup, rendant compte de peu. Le danger pour Braunschweig eut été de proposer une pièce fourre-tout ;  on se souvient d’un texte de Badiou, militant opportuniste qui voulait réinventer le communisme et voyait dans ce Pirandello un pamphlet contre le capitalo-parlementarisme qui, sous le nom emprunté de démocratie, veut assurer violemment son hégémonie planétaire (sic). Braunschweig recentre les débats et embrasse l’équivoque en agrippant solidement ce qui la structure et ce qui pourrait être nommé :  la vérité des personnages. Longtemps après la représentation, ces êtres nous occupent.

Un bain de violence 

Les longues tentures du décor imaginé par Braunschweig tombent à la fin de chaque acte pour ne dévoiler que la cage de scène nue de l’Odéon ; le sol se dérobe sous le corps inquiet de l’inconnue, l’éclairage est plein feu, une vidéo d’archive de guerre fait entendre des bruits de bombes ; l’esthétisme épuré finit de nous saisir d’une froide tension. Une brise glaçante, stigmate d’une violence diffuse, souffle sur les mots, les gestes et renforce les égoïsmes, les inquiétudes et les déceptions. 

Stéphane Braunschweig exploite son sujet. Une fois encore, sur fond de ruine et de désastre, il pose la question brûlante, si actuelle, de l’identité. Cette fois, avec le personnage de Lucia, il détricote une identité tour à tour empruntée, acceptée puis refusée. Et il pousse ses pas plus loin encore. Si chez Arne Lygre, le metteur en scène repérait les identités fluides et circulantes. Chez Pirandello, il repère une identité qui se forge pour et contre le désir des autres.  Dans Nous pour un moment d’Arne Lygre, il dépliait l’énigme de l’identité et la rémanence des traumatismes. Dans Comme tu me veux de Pirandello, il met en scène le moi freudien – nous sommes en 1930 et le canon de la psychanalyse date de 1926 – un moi qui ne s’inventerait que par le regard de l’autre dans un faux-semblant, un faux self dont il s’agira de ne pas être dupe. Le geste est complexe, parfois abscons, toujours édifiant. 

Le metteur en scène ne lâche pas son sujet et, généreusement, restitue au public la multiplicité sémantique de la pièce. En cela, l’incarnation de l’inconnue est déterminante. Cette inconnue que l’on proclame être Lucia, elle le sera. Puis, portée par une identité nouvelle, elle qui ne possédait qu’un corps sans nom se constituera comme un sujet pensant par le miracle de ce nom donné par les autres pour enfin décider de la seule identité qui vaille, celle qu’elle se choisit… pour l’instant.

L’actrice Chloé Rejon qui joue l’inconnue est formidable : multiforme, elle traverse la pièce et opère d’acte en acte sa mutation. Absente à elle-même au premier acte, elle sera, au final, une femme libre fidèle à son seul désir. À ses cotés, Claude Duparfait (Salter) le géronte écrivain invite Pirandello lui-même sur le plateau ; Sharif Andoura est définitivement parfait entre grandiloquence et retenue. Quant à Annie Mercier (immense comédienne), son jeu et sa voix resteront inoubliables ; comme on se souviendra longtemps des fulgurances de compréhension offertes par tous ces comédiens. Citons par exemple -la pièce offre beaucoup d’autres moments de condensation- dans l’acte un, lorsque l’inconnue consent à devenir Lucia. Elle se soumet, piégée par une fiction admirablement racontée par Sharif Andoura (Boffi), et Claude Duparfait (Salter) s’interroge : j’ai déjà entendu cette histoire quelque part. Ou encore lorsque  Lucia se confronte à l’ordre établi qui refuse de l’entendre, c’est Annie Mercier (Tante Lena) qui par son jeu incarne et impose les censures. 

Braunschweig parce qu’il refuse une lecture simplificatrice, adopte un biais à la Tchekhov, ne juge pas ses personnages. Le moment n’est pas à la satire sociale, mais à la philosophie. Chacun  des protagonistes répond à l’incertitude par un besoin brûlant de vérité, mais cette vérité inexorablement rebelle accouche d’une nouvelle incertitude. Plongés dans la perplexité de Pirandello, dans l’imposture bien connue des rapports entre les hommes, nous vivons deux grosses heures de profondes émotions. 

COMME TU ME VEUX
texte de Luigi Pirandello traduit par Stéphane Braunschweig
mise en scène Stéphane Braunschweig

Avec : Jean-Baptiste Anoumon, Cécile Coustillac, Claude Duparfait, Alain Libolt, Annie Mercier, Thierry Paret, Pierric Plathier, Lamya Regragui, Chloé Réjon, Thibault Vinçon

Odéon Théâtre de l’Europe jusqu’à 9 octobre. 

Crédit photo © Juliette Parisot

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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