Théâtre
L’incandescente « Iphigénie » de Stéphane Braunschweig

L’incandescente « Iphigénie » de Stéphane Braunschweig

28 septembre 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Confronté à l’épisode du confinement et de l’épidémie à la Covid 19, Stéphane Braunschweig choisit de mettre en scène Iphigénie. Le mythe grec sacrificiel entre en résonance avec notre époque ; la troupe parvient à mettre en combustion aux Ateliers Berthier le texte de Jean Racine.

Un monde à l’arrêt

Le confinement, la crise sanitaire et le pays à l’arrêt ont donné une circonstance opportune à Stéphane Braunschweig d’inscrire dans l’actuel son projet vieux de 25 ans. Iphigénie, c’est un monde à l’arrêt. Dans la tragédie de Jean Racine inspiré de celle de Euripide, toute la flotte grecque emmenée par Agamemnon est prête à conquérir Troie lorsque brutalement elle est condamnée à la paralysie, réduite à l’impuissance par les dieux qui leur ont retiré les vents. Le devin Calchas révèle le seul remède à la crise : sacrifier aux dieux la fille d’Agamemnon, Iphigénie promise à Achille. Agamemnon, le roi des rois grecs, est celui qui tergiversera entre ces deux choix, le désir de puissance et le prix de la vie, tandis que les chefs de guerre s’interrogent avec inquiétude sur l’avenir de leur civilisation. Dans une pirouette, une autre victime sera sacrifiée sur l’autel du progrès et de la gloire ; Eriphile, l’étrangère secrètement amoureuse d’Achille tombera sous le couteau de Calchas. Les Grecs pourront repartir au combat sans perdre l’une des leurs. 

L’endroit pour décider

Stéphane Braunschweig pose le plateau au milieu des Ateliers Berthier, dans un dispositif bifrontal. Il crée ce qu’il nomme l’endroit (cf. notre interview). Dans une scénographie minimaliste, qui respecte les consignes de distanciation, l’endroit est celui de notre découverte du texte de Racine. Il est l’endroit du choix d’Agamemnon. Les comédiens entrent et sortent de part et d’autre du plateau par un escalier qui descend en salle ou en passant un sas ; on retrouve là le motif du double hors champ enchâssé, un hors champ proche et un hors champ lointain et global. Au fond de chaque salle, un  écran géant projette la vidéo d’une mer d’huile, ultime hors champ qui rappelle le contexte. Sur le plateau rien sauf deux chaises ; elles sont  identiques aux nôtres et nous voilà  transformé en ce peuple grec affrontant le dilemme d’Agamemnon et qui doit décider.

L’embrasement général

Claude Duparfait est un Agamemnon racinien, et freudien. Acteur fétiche de Braunschweig il soutient par son jeu le biais de lecture du metteur en scène. Agamemnon, chef des armées, n’en est pas moins père, époux et homme. Il cherche à se départir du poids de la chose publique autant que de sa tragédie intime. Le comédien incarne cet homme empêché par la situation, écrasé par les décisions à prendre, et encombré par son propre corps. Il donne à voir un Agamemnon brisé de l’intérieur. Car le tragique chez Racine ne tombe pas du ciel ; l’ultimatum de l’oracle figuré par une simple feuille de papier se transforme en l’intrus qui émerge au sein même du corps de Duparfait. Déjà coupable d’une chose qu’il ignore et bientôt puni, son Agamemnon se tord sous le poids d’une culpabilité inconsciente. Sa solitude enfouie au fond de son âme est visible. Sa psyché brûle. En affinité se consume Ériphile d’un amour âcre. Racine a nommé sa pièce Iphigénie; il aurait pu l’appeler Eriphile. Comme Néron avec Britannicus, Eriphile est le personnage cardinal, elle jalouse Iphigénie et par elle procède l’intrigue. Pour comprendre ceci, nous devons beaucoup à Chloé Réjon qui défend admirablement le personnage central de cette étrangère sans nom (du père) et à la lisière de la folie. La comédienne est déchirante. Le reste de la troupe fabrique cette combustion des inconscients imaginée par Braunschweig et qui brule la salle. Suzanne Aubert, l’Agnès de l’école des femmes est émouvante ; Anne Cantineau compose une magistrale Clytemnestre et Sharif Andoura (Ulysse) en charge du dénouement honore par son talent toute la pièce et sa vraisemblance. La distribution où s’ajoute Thibaut Vinçon ( Achille) Thierry Paret (Arcas) Glenn Marausse (Eurybate) Clémentine Vignais (Aegne) et Astrid Bayiha (Doris) constitue un sans faute.

Étrange dénouement

Stéphane Braunschweig confirme son talent. La pièce est saisissante, elle est un grand moment de théâtre. Elle figure adroitement la combustion sourde des âmes, les coups de butoir psychiques de la culpabilité, les vanités et la fragilité des êtres. L’esthétisme adopté restitue aussi avec force la poésie de la tragédie, une poésie où chaque demande, chaque prière, chaque aveu, chaque serment ou renoncement se replie sur son contraire. Ainsi, le dilemme d’Agamemnon nous aide à penser. Reste la chute ajoutée par Braunschweig qui s’affranchit d’une des règles du théâtre classique. Cette fin désignerait le coupable ou dirait que le sang du meurtre tombe sur l’innocence car tous sont coupables ?  à penser.

Une très réussie Iphigénie incandescente à aller voir certainement. 

Iphigénie, de Jean Racine, mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig. Durée 2H15

 Crédit Photo © Simon Gosselin 

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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