Théâtre

Braunschweig invente brillamment le barbon du 21ème Siècle à l’Odéon

Braunschweig invente brillamment le barbon du 21ème Siècle à l’Odéon

16 novembre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Le directeur de l’Odéon, Stéphane Braunschweig actualise la pièce à succès de Molière, L’école des femmes. Il en respecte l’esprit et le propos en créant, défendu admirablement par le comédien Claude Duparfait un Arnolphe d’aujourd’hui.

Rappelons l’intrigue: Arnolphe, un homme mûr terrorisé à l’idée du cocufiage décide de se fabriquer l’épouse idéale. Sa pupille Agnès recueillie à l’âge de quatre ans sera placée, afin d’éviter toute velléité d’émancipation, dans un environnement clos et à distance de toute instruction. Toutefois, le jeune Horace parvient à séduire la belle ce qui plonge Arnolphe dans la panique et les mauvaises manigances. Agnès retrouvera comme par miracle un père et dans une fin à la Molière épousera le jeune Horace tandis qu’Arnolphe définitivement déçu du monde féminin renoncera à tout commerce avec elles.

Brauschweig signe un chef d’oeuvre pour au moins cinq raisons. 

Un barbon d’aujourd’hui.

Le barbon, un vieillard ridicule ou odieux, qui veut oublier son âge en projetant de se marier avec une jeune fille malgré tous les avis contraires, est un emploi classique du théâtre, surtout chez Molière qui a créé des premiers rôles – barbons : Harpagon, Sganarelle du Mariage forcé ou Anselme de l’Étourdi. Il fallait actualiser cet emploi pour le rendre crédible et lui redonner toute sa force. Brauschweig redessine le rôle avec l’aide précieuse du comédien Claude Duparfait, les deux hommes se connaissent depuis plus de dix ans. La pièce commence dans une salle de gym avec deux vélos et deux bancs en guise de vestiaire. Arnolphe sera un cadre dynamique vieux beau, coquet retardant autant qu’il le peut la nuit de son pouvoir de séduction. Et Arnolphe pédale pour conserver la forme avec son ami Chrysalde (excellent Assane Timbo). Il enfilera ensuite un costume sur mesure et composera tout au long de la pièce un quinquagénaire d’aujourd’hui entrepreneur, vif et autoritaire.

Un pédophile autant qu’un adepte du patriarcat.

Le génie de Braunschweig consiste à nous exposer Agnès enfermée. Le plateau se partage par des vitres en jusqu’à trois tranches dans la longueur. Dans la dernière section toujours le lit d’Agnes dans sa chambre d’isolement. Et lorsqu’au quatrième acte, Arnolphe tire le rideau pour recueillir les aveux de la jeune femme, nous sommes saisis d’horreur. Jamais la tragédie de l’enfermement d’Agnès n’aura été aussi bien décrite et transmise à nos coeurs qui se pincent de colère. Des intermèdes en vidéo entre les actes disent un peu plus encore ce que signifie de vol d’une enfance cet enfermement aux allures d’entreprise pédophile et/ou incestueuse. Sur une vidéo Agnes la pupille d’Arnolphe embastillée en vue de mariage découpe avec un ciseau de tailleur une photo d’elle enfant. Le trouble est glaçant. 

Un Arnolphe à la Molière.

L’école des femmes est inspirée d’une pièce espagnole titrée la précaution inutile. C’est Molière qui crée le rôle. Duparfait comédien singulier joue avec brio la clownerie de Molière et ces gesticulations comiques; loin de la désormais classique tenue des comédiens francais il fait retour aux origines du théâtre du Palais Royal. Lorsque il décide de tenir leçon de morale à Agnès il crée un personnage ridicule de la tête aux pieds, genoux compris . Il joue le loser de tout son corps. Pendant ce temps Agnès mime une pendaison, le geste est unique. Suzanne Aubert sait jouer l’Agnès fausse ingénue dès le premier échange et dans la scène du « le », elle est irrésistible;  elle est une enfant espiègle évitant d’être grondée par Arnolphe transformé en père enfariné. La force du texte d’origine est également renouvelée. Toute la philosophie amoureuse de Molière est conservée et même magnifiée; on retrouve sa description amusante des relations hommes-femmes cependant que dans un déséquilibre toujours douloureux. Et cet inquiétude des hommes explorée en 1662 par Molière débarque dans notre 21e siècle de la quête du bonheur avec la même force qu’à l’époque.

L’obscénité renouvelée

Depuis 1662 notre idée de l’obscénité a changé de nature et il ne suffit plus, empruntant une image scabreuse, de tremper son doigt dans le potage pour faire querelle. C’est par le dispositif des miroirs et des vitres que Braunschweig donne une nouvelle épaisseur à l’indécence en installant Agnès observée sans qu’elle ne le  sache à la manière d’un peep-show. 

Un cadeau au public.

Sa lecture savante de l’oeuvre et son talent de mise en scène ne font pas oublier à Braunschweig l’essentiel de ce qui fabrique le bon théâtre. Horace entrant dans la salle de sport en chantant Volare est tout simplement hilarant. Arnolphe quittant le plateau pour venir dans la salle se plaindre si prés de nous de son destin malheureux créé un moment intense. A chaque fois le public compte. Le désespoir ridicule de cet homme fragile mais ignoble a conquis la salle par un rythme soutenu, une brillante scénographie  et une lumineuse interprétation.

 

L’école des Femmes
de Molière
m.e.s. Stephane Braunschweig
à l’Odéon Théâtre de l’Europe.

Crédit Photos © Simon Gosselin

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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