Performance

Jerôme Bel et Angelica Liddell au cœur de l’essentiel à Programme Commun

Jerôme Bel et Angelica Liddell au cœur de l’essentiel à Programme Commun

06 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Après une première soirée de Festival à la découverte de trois chorégraphes et danseuses jeudi 4 avril (lire notre article), notre deuxième journée de Programme Commun s’est passée à passer du temps avec des classiques vivants, vibrants, monstres sacrés qui continuent de nous surprendre, de nous secouer et de nous émouvoir : nous avons revécu le parcours de Jérôme Bel et partagé la douleur incommensurable, espagnole et gothique de l’orpheline Angelica Liddell.

C’est donc vers 17 heures que nous sommes arrivés au Théâtre de Vidy pour nous trouver face à un écran. Et une sorte de vidéo-conférence de Jérôme Bel qui nous explique que pour son 20e spectacle, il a décidé de faire le point. Et de reprendre de manière chronologique l’ensemble de ses pièces à travers les vidéos qui en ont gardé les traces. Une aventure archivistique et « écologique » (il se moque gentiment du recyclage) où les obsessions du chorégraphe apparaissent avec 52 danseurs en 1h15 de film, pas forcément bien conservé. Et le résultat est probant : d’abord parce que l’on rit, l’on pleure, l’on applaudit, l’on frissonne et l’on découvre ou redécouvre le « fil rouge » des marques dans la chair. Depuis son spectacle éponyme, Jérôme Bel fouille dans la chair, le muscle et documente le corps discipliné ou lâche, pareil ou différent pour savoir ce qui fait mouvement pour finir par se demander et nous demander qui y a droit. On est hilare à le voir chanter et danser la marche turque figurant sir son T-Shirt dans le solo « Shirtologie » (1997), Véronique Doisneau nous bouleverse avec les douleurs d’une vie de danseuse de l’Opéra de Paris (2004) et puis la séquence Show must go on (2001), Disabled Theater (2012) et Gala (2015) nous immerge dans un collectif inégal et parfois déchu de danseurs, au cœur duquel le mouvement génère des miracles d’humanité. L’on sort de cette projection rétrospective avec envie de revoir Gala (lire notre article) et un peu tristes de manquer sa reprise de la mythique Conférence sur rien de John Cage (1949) qui se télescopait avec Angelica Liddell ce vendredi 5 avril mais se redonne samedi 6 à 19h00 au Théâtre de Vidy.

A 19 heures, place au spectacle d’ouverture de ce Programme Commun. Avec Una Costilla Sobre la Mesa : Madre, la catalane Angelica Liddell (récemment acclamée pour sa vision de la Lettre Ecarlate the Nathaniel Hawthorne, lire notre article) crie sa douleur d’avoir perdue sa mère. Elle crie, elle bouge, elle se déguise et la ressuscite à peine quelques semaines après sa mort, dans un spectacle qui puise aux racines du gothique catalan et dans les tréfonds de l’imagerie catholique pour accomplir ce programme sur ses parents morts « Je ne veux pas me souvenir d’eux vivants. Je veux être accompagnée par leurs corps sans vie, leurs visages comme sculptés dans le marbre, tels des masques du Non-sens et de la Déraison, leur repos enfin, ce mystère glaciaire, et l’immense douleur que j’ai ressentie en touchant la chair déjà froide. »

Tout commence par six îlots de mère en deuil et voilées, comme des gisantes assises, des « stabat mater », venues du 19e siècle gothique et qui articulent la scène. Devant, également couvert d’un drap, un siège dur permet à Angelica Liddell de commencer en sorcière : elle casse un œuf dans un verre d’eau, comme pour ouvrir la boite de Pandore. Elle s’installe de biais en nuisette noire de soie et talons, cheveux défaits et elle crie. Elle criera sans discontinuer son beau texte de rage, de malheur, d’orpheline qui se voit enterrée avec le corps de celle qui l’a portée.

Mais avant la mort, il y a l’agonie, comme une sorte de dialogue et l’amour enfin possible avec une mère sans plus de raison, clouée au lit d’hôpital où son corps se délite et où les excréments viennent aux yeux de la fille la ramener au jardin d’Eden avant la faute, à la terre du paradis terrestre, à l’image éternelle d’Eve. Cette mère-là, qui n’est que matière et pourriture, la fille parvient enfin à l’aimer et quand elle meurt, se désespère de ne plus pouvoir et de ne plus vouloir la tuer, elle. Suit la scène de l’enterrement où une petite fille prend la place de la mère dans le cercueil ou des femmes nues sous de grandes coiffes font procession et où arrivent le chanteur de flamenco aussi traditionnelle que gutturale et animale (Nino de Elche, qui nous fait trembler aux tréfonds).

Une fois sa mère enterrée, la chorégraphe dit vouloir enterrer la terre elle-même pour réparer … ou la ressusciter. Entreprise à laquelle elle va s’atteler en se faisant crucifier dans une longue scène de bondage en robe écru. L’acmé arrive avec le cri, intolérable, repris pendant dix à quinze longues minutes par le chanteur et qui ouvre la voie de la danse et du deuil. Revêtant les habits traditionnels de chez elle, Angelica Liddell rend hommage à sa mère en s’agenouillant à endroits bien précis et en circulant autour des 6 gisantes assises. Ces dernières se lèvent comme pour une résurrection et laissent découvrir des danseurs, sortes de Lazares noirs couverts d’étoiles, le circuit reprend, la mère revient danser sous les traites de la petite fille pour jouer à cache-cache avec la fille et le chanteur nous laisse sur un impératif : toutes les choses que Dieu a créées, il les a créées pour nous. La mort, la douleur, l’incompréhensible, l’irreprésentable et malgré tout cela la possibilité de crier, de danser et le deuil aussi. Un spectacle essentiel qui développe toute une esthétique autour de la note immémoriale du cri.

C’était notre dernière journée de Programme Commun, mais le festival continue jusqu’à dimanche avec des reprises des spectacles dont nous vous avons parlés, ci-dessus et mais aussi Le Retour à Reims de Thomas Ostermeier que nous avions détesté au Festival d’Automne.

visuel : Angelicl Liddell (c) DR

La peinture anglaise à l’honneur à la Fondation de l’Hermitage (Lausanne)
Zooming In On Loss, une immersion inquiétante d’Ann Van Den Broek
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *