Théâtre

« Retour à Reims », le hors sujet calamiteux de Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville

« Retour à Reims », le hors sujet calamiteux de Thomas Ostermeier au Théâtre de la Ville

17 janvier 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’un des plus grands metteurs en scène des vingt dernières années qui s’attaque à l’un des textes les plus importants des vingt dernières années, cela donne un spectacle totalement dépassé, aux amalgames étouffants et à la mise en scène cataclysmique. Explication.

Retour à Reims sort en 2009 chez Fayard et a immédiatement un retentissement énorme, particulièrement dans les milieux gays de province. Oui, on drague dans les pissotières la nuit et à table, au déjeuner, le père ouvrier balance des horreurs sur les « tarlouzes » et autres « pédés ». Le livre, qui a ouvert la voie à Edouard  Louis, est à la fois une analyse de l’homophobie et des enfermements sociaux. Comme chez Louis, Eribon écrit l’exception, la rareté qui l’a vu lui « s’en sortir », c’est à dire aller au lycée et devenir un intellectuel.  2009 est aussi l’époque pour le sociologue de faire un autre retour, sur 2002, sur la percée de l’extrême droite jusqu’au second tour de l’élection présidentielle et des troublantes cartes de France qui montrent les quartiers rouges devenus bruns.

Alors qu’allait faire le meilleur lecteur d’Ibsen de ce texte très français ? A peu près tout et rien en même temps. Nous sommes loin de Paris dans un vieux studio d’enregistrement. Cédric Eeckout est réalisateur et aujourd’hui il fait la prise de la voix off de son film. La voix c’est Irène Jacob. Et le rappeur Blade MC Alimaye joue les ingénieurs. Ces trois artistes ont chacun une belle carrière. Cédric Eeckout a joué chez Richter, Irène Jacob chez  Katie Mitchell et Blade Mc Alimaye collabore avec Vincent Segal. Alors comment expliquer le jeu catastrophique, entre Feydeau et boulevard ? Nous avons la sensation d’être sur la pire scène privée de Paris, face à des corps non dirigés et à une façon de dire obsolète. 

Il n’y a que des questions ici. Pourquoi avoir choisi de faire du texte une lecture amorphe et bourgeoise ? Pourquoi s’être risqué à un collage mémoriel dangereux ?

Aussi pitoyable sur le fond que sur la forme, on reste coi devant tant de bêtise. Tout est avalé ici et vomi dans une version 2019 de la convergence des luttes. Mitterand, Reagan, Tatcher et Schröder tous ensemble égaux et responsables de la montée de l’extrême droite.

Alors, là, normalement, vous vous demandez quel est le rapport avec Retour à Reims ? C’est la confusion des genres : une source, une archive et un document présent ne sont pas les mêmes choses. Coller sur des images actuelles un texte écrit 10 ans avant est un contresens historique.  Oui dans Retour à Reims Eribon démontre et analyse la fin du PC.  Aujourd’hui dans ses interviews, il continue à dénoncer fermement « le système politique et économique tel qu’il fonctionne aujourd’hui » ( Interview donnée à Daniel Binswanger le  12 janvier 2019 dans Die Republik).  Mais cela n’autorise pas à un montage maladroit de l’histoire de la gauche française depuis la fin de la seconde guerre mondiale. 

La pièce compte deux parties, la première montre Eribon dans sa vie parisienne et des images tristes de la banlieue pleine d’usines de Reims La seconde efface Eribon complètement et manipule son texte pour en faire un éloge des gilets jaunes. S’y s’ajoutent Pêle-Mêle  68, 81,  2012…

La pièce se finit par vingt minutes d’un témoignage, celui de Blade Mc Alimbaye qui raconte l’histoire de son grand-père qui fut tirailleur sénégalais. Ostermeier introduit alors une part inattaquable car réelle. Et pourtant, là encore, pourquoi ajouter comme un épilogue un ( juste) rappel des exactions françaises sur ses colonies ?

On quitte la salle furieux et inquiets face à une pensée raccourcie qui rend nostalgique des vraies brèves de comptoir.  Le manichéisme règne dans une vision de la gauche responsable et coupable de tout.  

Christophe Honoré casse ses Idoles pour mieux les réparer, il est en temps pour nous de faire de même avec celui qui a changé au début des années 2000 la perception contemporaine des textes d’Ibsen.  

 

Au Théâtre de la Ville ( salle Cardin), jusqu’au 16 février.

Visuel : ©Théâtre de la Ville

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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