Performance
Yasmine Hugonnet, Ligia Lewis et Simone Aghterlony, trois femmes puissantes au Programme Commun de Lausanne

Yasmine Hugonnet, Ligia Lewis et Simone Aghterlony, trois femmes puissantes au Programme Commun de Lausanne

05 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Comme chaque année, jusqu’au 7 avril, Programme commun qui réunit le Théâtre de Vidy, l’Arsenic et le Théâtre des Sevelin laisse découvrir un kyrielle de performances et de performeurs de très haute volée. Cette deuxième semaine de festival, jeudi soir, aux côtés de Jérôme Bel, Thomas Ostermeier et Angelica Liddell (rattrapage pour certains demain) nous avons découvert le travail de trois performeuses qui mettent le lien et l’intime au cœur de leur travail. Live-Report. 

La soirée commence dans le cocon du Théâtre de Vidy avec Chro no lo gi cal, un spectacle pour trois danseuses qui met en avant le rapport, faussement ordonné, au temps. Suissesse et passée par le Conservatoire de Paris, Yasmine Hugonnet s’installe avec Ruth Childs et Audrey Gaison Dansel dans un espace épuré avec une scène molle et dont le devant remonte vers nous (Nadia Lauro à la scénographie). Elle commencent face au publique bras levés et mouvants, un peu comme des automates ou des métronomes en décalage. La voix, les corps, se désolidarisent et le mouvement se désordonne peu à peu. Les choses se corsent quand les habits de la renaissance se mettent à cohabiter avec la nudité. Après un passage vraiment à nu, où dans les interstices des secondes, quelques choses se dit de la féminité, la fusion des corps remplace celle des secondes et les tableaux vivants qui nous sont proposés savent nous mettre mal à l’aise. Une belle esthétique qui nous fait réfléchir à des tictacs essentiels. (durée : 1h).

Nous avons poursuivi à l’Arsenic avec  la chorégraphe Ligia Lewis que nous avions découverte à Do Disturb au Palais de Tokyo en 2016 avec Melancholy, A White Mellow Drama (lire notre article). Dans cette nouvelle production pour quatre danseuses, déjà montrée à Genève et qui s’intitule Water Will (In Melody), Ligia Lewis continue de poser la question de l’éternel féminin à travers l’univers grinçant du conte. Tout commence par une lumière verte qui part des sièges du premier rang et éclaire le devant du rideau où passe, fraîche dans sa salopette relevée de plastique transparent, une héroïne de Grimm. Elle nous raconte une histoire tendre et cruelle, à la Bruno Bettelheim et participe à l’ouverture du rideau qui laisse voir une immense et menaçante scène noire où trois comparses sont campées. Les quatre danseuses sont hyper-sexualisées, jambes et presque parties nues, latex noir pour deux d’entre elles et linges faussement candides pour les deux autres. Les matières glissent, comme mouillés, la lumière (chapeau bas à Ariel Efraïm Ashbel) est juste époustouflante. Et l’on entre dans la première partie, à peine esquissée par une projection sur écran : c’est un grand Sabbat où la narration s’intrique dans le rapport (téléphoné?) à la mère et le rôle négocié de poupée objet. Il y a du Burke sur la beauté, il y a la corde à nœud comme pour un numéro de cirque, il y a aussi le beat angoissant qui submerge L’île des morts de Rachmaninoff.  Les protagonistes ont l’air de lutter pour rester dans une cadre, comme une tragédie de Racine vue par Barthe et la gaité est toujours feinte pour ces quatre femmes fatales. La grande parade finale sur le mode « Lido » est interrompue par un corps au sol.  Ligia Lewis elle-même fait une transition sombre vers la partie deux, appelant à accepter la mélancolie et à entrer dans l’œil du cyclone de la destruction. Lente, mouvante, et sombre,  cette deuxième partie est aussi froide et l’eau du titre se transforme littéralement en glace où les danseuses patinent, glissent et voient leurs vêtements arrachés. Toujours visuellement sublime, la performance se termine dans l’infini des espaces noirs et silencieux pour finir de nous saisir à la gorge. 

 

Enfin, à 22h et pour clore une soirée de danse menée par des femmes, c’est le grand spectacle deschiens sur l’intimité de l’étranger de la plus néo-zélandaise des chorégraphes zurichoises, Simone Aughterlony (qui travaille souvent avec Laetitia Dosch) qui nous a secoués. Accrochés à de grands rochers où dépassent un peu de plexiglas, les 6 danseurs et performeurs de Maintaining Stranger semblent très intimes : ils s’emboîtent, s’entre-épilent le minou, se déshabillent et se portent comme des frères et sœurs un peu incestueux. Un à un, ils déclament une tirade, qui parle de sexe et de distance, assez bien écrite, un peu dada et surtout très « stream of consciouness » à peine entendue par les autres qui semblent préférer faire diverses choses : jouer avec une truite morte, s’étouffer dans un bassin d’eau, pour Hahn Row faire de la musique un peu indé et qui bat bien la mesure de ce spectacle déjanté. Ça parle, puis ça danse de manière désordonnée, mais non sans grâce et celle qui impose son charisme dans les deux est Teresa Vittucci. A la fin, enfin, ils chantent tous en chœur une chanson de Gillian Welsh « Time is the revelator » avant de commencer un tout petit peu à dialoguer. C’est pile le moment d’une fin interminable (selon le programme annoncée par Simone Aughterlony) où chacun disparaît un à un, comme si les étrangers devenant finalement proches par la parole commettaient un acte tabou. Une pièce punk, à l’esthétique déjantée et qui clôture bien un soirée de Programme commun où l’intime, la sexualité, l’apocalypse et le temps ont joyeusement cohabité.

Les trois performances sont à voir et revoir tout le week-end à Lausanne et nous poursuivrons l’enquête sur ces questions de « Programme commun » avec des spectacles de Jérôme Bel et Angelica Liddell, ce vendredi 5 avril. 

visuels : YH

« L’image qu’on s’en fait » de Seb Coupy : un documentaire brillant où les panneaux autoroutiers sont points d’ancrage
« Marie-Antoinette » : la reine martyre, héroïne du Ballet de Biarritz
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture