[Interview] Jean Lambert-wild : une saison 2017-2018 pour le Théâtre de l’Union, à Limoges

22 septembre 2017 Par
Geoffrey Nabavian
| 0 commentaires

Alors que le festival des Francophonies en Limousin bat son plein et se poursuit jusqu’au 30 septembre, donnant à vivre sa 34e édition, le directeur du Théâtre de l’Union, à Limoges, Centre Dramatique National du Limousin, a pu nous parler de la saison théâtrale à venir, entre les murs du lieu, et en dehors. Celui qui sut nous ravir avec En attendant Godot, ou Richard III Loyaulté me lie, dont la tournée se poursuit, ou encore avec ses calentures, pièces courtes riches en textes beaux et mystérieux et en expérimentations techniques, et composantes essentielles d’une œuvre globale et totale, l’Hypogée, a su nous livrer sa vision de l’union artistique, pour un théâtre bien humain.

Jean Lambert-wild 25 02 2014 ©Tristan Jeanne-Valès

Jean Lambert-wild, pour cette saison 2017-2018, plusieurs de vos textes sont au programme à l’Union. Vous reprenez l’un d’eux, et un autre fait l’objet d’une création…
Jean Lambert-wild : L’un des enjeux de mon travail, depuis longtemps, est d’avancer dans une logique de répertoire disponible. La calenture Aegri Somnia, pour laquelle le public est convoqué dans une piscine, a été créée en 2001, puis reprise régulièrement. Outre l’Union, elle va être jouée bientôt à Châteauroux, Singapour, et peut-être en Suisse. Cette saison, je ne crée pas de spectacle aux moyens importants. Je poursuis la préparation de deux pièces, adaptant respectivement La Chanson de Roland et Dom Juan. Avoir un répertoire que je peux reprendre permet un effet d’alternance, bienfaisant pour moi, et par là-même aussi, le fait que l’outil de création que représente le Théâtre de l’Union soit partagé, avec d’autres. Et concernant Comme disait mon père/Ma mère ne disait rien, la belle surprise de cette année a été de voir Michel Bruzat, directeur du Théâtre de la Passerelle, qui réalise un excellent travail à Limoges et dans sa région, être intéressé pour porter à la scène mes mots, plusieurs années après leur écriture, avec en prime la comédienne Natalie Royer.

Parmi les auteurs récents qui composent la programmation, on trouve Paul Francesconi. Qui, comme vous, parle de son spectacle comme d’une « collaboration » entre artistes…
Jean Lambert-wild : Oui, il y a eu une vraie union autour de cette création-là, Mon ami n’aime pas la pluie, qui va tourner en France, et en Afrique. [Mon ami… réunit des « artistes collaborateurs » d’origine ivoirienne, camerounaise, réunionnaise, burkinabée.] J’espère grandement pouvoir aider Paul Francesconi à développer son œuvre. La richesse d’un Centre Dramatique National réside dans le fait qu’il peut permettre à de tels artistes, d’origines parfois différentes, armés d’esthétiques qui le sont tout autant, de s’unir. Et le soutien que nous pouvons apporter à ces créateurs, en lesquels nous croyons, participe aussi de cette union-là. Il y a aussi, par exemple, le spectacle de Delphine Hecquet, Les Evaporés, qui constitue une rencontre, au croisement des cultures françaises et japonaises, autour du phénomène des « personnes évaporées », au Japon. Ou le Festival 30/30, qui va faire s’entrecroiser un grand nombre de pièces aux formes courtes, le temps d’une soirée, au sein de l’espace du Théâtre de l’Union.

William Shakespeare sera, cette année encore, très présent. Avec Macbeth, Timon/Titus, Périclès. Heiner Müller, Frank Wedekind et Georg Büchner seront également là. Avec des thèmes actuels. Est-ce une volonté, cette saison, de parler de questions actuelles à partir d’auteurs désormais vus comme « classiques » ? En miroir, par exemple, avec les créations de Jalila Baccar et  Fadhel Jaïbi, ou de Myriam Marzouki ?
Jean Lambert-wild : Les questions actuelles ne sont pas le fond du sujet. Le théâtre, pour moi, est un endroit de mémoire(s). Et les mémoires doivent converser. Nous nous trompons de média, dans le cas du « théâtre d’actualité ». Je travaille de plus en plus avec Lorenzo Malaguerra, qui est directeur du Théâtre du Crochetan, à Monthey en Suisse. C’est un grand bonheur de créer avec lui, de n’être pas que face à moi-même, et pour nous, le théâtre ne doit pas donner des coups dans le ventre mou de l’actualité. Il est le lieu du langage et de l’imaginaire partagé entre salle et scène. L’importance d’une question n’est donc pas son actualité. Ce qui importe réside dans les mémoires que cette question actionne en nous. Nous cherchons donc, au Théâtre de l’Union, à faire côtoyer des œuvres, avec la générosité des choses à découvrir. Cette saison, Ivan Tourgueniev est également à l’affiche, avec Un mois à la campagne, mis en scène par Alain Françon. On ne « connaît » pas forcément Ivan Tourgueniev, on est peut-être passé à côté de lui. De même, La Mission d’Heiner Müller, dirigée par Matthias Langhoff, avec les comédiens de la troupe permanente de l’Ecole Nationale de Théâtre de Bolivie, va constituer un vivier de découvertes. La Francophonie est également un grand espace à découvrir, c’est pourquoi nous travaillons toujours avec le Festival des Francophonies en Limousin. Le théâtre, ce n’est pas le 20 h de Pujadas. Il n’a pas à faire un commentaire de l’actualité : il est un espace sacré où l’on invente notre humanité.

La saison 2017-2018 du Théâtre de l’Union réunit en son sein un très grand nombre de formes artistiques. Est-il difficile de concevoir de telles programmations, au spectre très étendu ?
Jean Lambert-wild : Ce qui est difficile, c’est d’être restreint par les nécessités, les contingences et le temps. Et par la frustration, lorsqu’on se dit : « Ah, tout ce qu’il y aurait à découvrir encore… » Toutes les nouvelles écritures qui existent dans le champ du cirque, par exemple. Dans le ventre de la ballerine reste un bon cas à citer, à ce titre. Nous disposons d’espaces, dans notre saison, pour que se fassent entendre encore plus de voix, tels les Bords de scène, le travail effectué par les Académiciens, élèves au sein de l’Académie du Théâtre de l’Union, ou la Capitainerie des langues, qui invite des auteurs pour une soirée de lecture et d’échanges, et va mettre l’accent, cette saison, sur la poésie régionale. Avec, notamment, Anne Sibran, l’auteure de Je suis la bête, pièce au programme. Ce qui est difficile, c’est de se restreindre et de faire des choix. Un peu comme Dom Juan, qui dit à propos de son cœur : « Si j’en avais 10 000, je les donnerais tous ».

En cette saison 2017-2018, les créations originales ont-elles été aisées à monter ?
Jean Lambert-wild : Tous les projets que nous accompagnons sont pensés comme des productions. L’équipe du Théâtre de l’Union effectue une grosse besogne en mettant l’accent sur la diffusion, notamment. Nous sommes ainsi très présents à l’étranger. On trouve parfois dommage que certains spectacles, que l’on voit, ne puissent pas tourner plus… On tente donc de leur donner une résonance. Et il y a certains artistes que nous sommes heureux d’accompagner, saison après saison. Tel est le cas, par exemple, pour Nathalie Fillion, « artiste coopératrice », qui, après nous avoir beaucoup réjouis au cours des années précédentes, est au programme cette saison avec Spirit, pièce sur le mélange des temps et des Histoires, en l’occurrence le temps de 2014, et celui de Lénine.

En début comme en fin de saison, un festival théâtral donne à Limoges et à sa région des occasions de découverte…
Jean-Lambert-wild : Pour ce qui est des Francophonies en Limousin, nous accompagnons et nous aidons ce festival du fait de son exigence, et de l’importance qu’il a. Il constitue une manifestation à l’importance historique. Le festival L’Union des écoles, initié par nous, et placé en fin de saison, a un objectif, et un format, un peu différents. Mais il est, en France, le premier festival à donner l’occasion à des écoles du monde entier de se rencontrer, sur une semaine. Un vivier d’énergies pures, qui fait théâtre tous les jours. Et parfois, il dialogue avec les Francophonies, via des points de rencontre. Ces deux festivals participent à traduire cette diversité que nous cherchons à faire entendre.

Pour cette saison 2017-2018, pouvez-nous nous résumer les grandes lignes de votre éditorial ?
Jean Lambert-wild : Ah, je ne fais pas d’éditorial. Pour justement ne pas me mettre au-dessus de questions qui ont commencé avant moi, qui de fait me traversent, et iront après moi. Je trouve les éditoriaux dangereux parce qu’ils indiquent d’emblée qu’il y a une actualité à traiter… Mon éditorial à moi, c’est de jouer. D’être présent dans mon théâtre. D’agir au quotidien pour cette maison, et cette région… Mais en ce début de saison 2017-2018, il y a un éditorial, un seul, qui m’a frappé : celui de Benoît Lambert, le directeur du Théâtre Dijon-Bourgogne, Centre Dramatique National également. Je communiquerai peut-être aux spectateurs l’éditorial de Benoît Lambert. Qui constitue, je trouve, un texte important, où se développe une vraie pensée. Qui enjoint à être en écoute et en regard. Je n’aurais rien à rajouter à ce qu’il a dit.

Propos recueillis par Geoffrey Nabavian

*

Visuel : Jean Lambert-wild / 25 02 2014 / ©Tristan Jeanne-Valès