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Musica 2017, jour 2 : Création Française de « Kein Licht » de Philippe Manoury à l’Opéra National du Rhin

Musica 2017, jour 2 : Création Française de « Kein Licht » de Philippe Manoury à l’Opéra National du Rhin

23 septembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

C’est sous un soleil radieux que s’est déroulée cette deuxième journée du Festival Musica rythmée par France Musique qui est venue s’installer à Strasbourg les 22 et 23 septembre pour accompagner l’évènement. Le moment très attendu était la création française du « Thinkspiel » du composteur Français Philippe Manoury à l’Opéra National du Rhin.

A 7 heures du matin, c’est au cœur de la ville, dans la très jolie et très art déco salle de l’aubette, qu’il fallait être, là où France Musique a posé ses bureaux pour deux jours. Dans le cadre de l’émission « Musique Matin » de Saskia Deville, on a pu revenir sur la création française de la Passion selon Marc de la veille, en savoir plus sur l’importance du Festival Musica par son directeur, Jean-Dominique Marco et le fondateur de l’ensemble LINEA Jean-Philippe Wurtz mais aussi comprendre combien ce festival installé (35 ans d’existence) est l’un des fleurons d’une politique culturelle riche axée sur la création européenne pour la ville. La directrice des musées de Strasbourg, Joëlle Pijaudier-Cabot, nous a parlé d’une affluence croissante pour les 11 institutions qu’elle pilote (600 000 visiteurs par an) tandis que le premier adjoint au maire, Alain Fontanel a donné une petite idée de l’engouement des strasbourgeois pour la culture et la création.

A la veille de l’événement « Laboratoire d’Europe » qui s’ouvre par une série de conférences ce 23 septembre 2017, il était précieux d’en savoir un peu plus sur les grandes données politiques et culturelles de la ville. Laboratoire d’Europe célèbre Strasbourg comme ville d’avant-garde artistique et scientifique de 1880 à 1930, dans une quinzaine de lieux, avec entre autres, une grande exposition au Musée d’Art Moderne et un focus entre identité allemande et française sur Wilhelm von Bode, directeur des Musées de Berlin et par cette fonction réorganisateur des collections de Strasbourg, au Musée des Beaux-Arts…

L’après-midi a été marqué par les concerts ouverts au public de l’émission de Frédéric Lodéon, toujours sur France Musique et à la salle de l’aubette. Michaël Levinas s’est mis au piano dans du Debussy et dans deux de ses propres compositions dont il a parlé avec fougue, un quatuor de clarinettistes a joué des compositions contemporaines (Mantovani…) et on a continué d’en apprendre plus sur la politique culturelle et la création avec la présence du directeur de la Philharmonie Laurent Bayle qui vient d’être aussi nommé Président du Festival Musica. Le compositeur Philippe Manoury était également sur le plateau pour évoquer la création du soir : le très attendu Kein Licht.

Les couloirs de l’Opéra du national du Rhin bruissaient dès 19h30, ce vendredi 22 septembre pour saluer la première française (après une création à la Ruhrtriennale cet été et avant un passage par l’Opéra Comique, co-prducteur) de Kein Licht de Philippe Manoury. Professeur au Collège de France (chaire de création artistique), membre de l’académie des arts de Berlin et compositeur en résidence au Festival Musica où il dirige une académie de composition, Philippe Manoury s’est inspiré pour Kein Licht de fragments de l’auteure autrichienne Elfriede Jelinek. Reprenant la tradition du « Singspiel » allemand, c’est un projet entre théâtre (parlé) et opéra (chanté) mais réflexif sur notre rapport à l’énergie, à la technique et à la planète qu’il nous a proposé avec ce « Thinkspiel » de deux heures qui se voulait à la fois grandiose et potache. Malgré d’immenses moyens et de très grands talents et malgré une volonté louable de nous faire rire pour nous faire réfléchir, Kein Licht a raté ses effets. Parfois « less is more » et le spectacle pêche par deux points cardinaux qui vont jusqu’à remettre en cause sa musicalité : un livret impossible et la volonté de tout agglomérer jusqu’à engloutir message et forme.

Commençant par la présence du chien Cheeky et par des aboiements, la pièce ne parvient pas à dépasser ce décalage sympathique et de bonne volonté. Alors que l’allemand loghorréen (plus de 50 pages de texte !) de Elfriede Jelinek hésite entre de l’humour potache (clichés sur les français et les allemands dans « Non a strom atom », blagues sur Nicolas Hulot, le petit personnage d’ « atomi » qu’une mezzo ventriloque fait parler…) et des longues saillies de bons sentiments sur le besoin de respecter la planète, la musique, elle est difficile à entendre au-delà des pauses d’ambiance électronique. Et cela est vrai, même pour les voix qui parlent par les bouches de comédiens très impliqués (Caroline Peters, Niels Bormann) et de chanteurs excellents (Sarah Maria Sun, la soprano a un timbre sublime et l’air aux accents mahleriens de la contralto, Christina Daletska est le plus beau moment du spectacle) qui aiment vraiment jouer la comédie.

Dirigés depuis la scène par un Julien Leroy habile, les musiciens se font donc à peine entendre, sauf le violon quand il accompagne une diatribe parlée. Faute d’intelligibilité et peut-etre aussi finalement d’originalité, tant cela ressemble à du Berg ou du Strauss quand ça chante enfin, même le pic du spectacle où toutes les voix se superposent avec des chanteurs placés au cœur du public (premier acte) nous passe au-dessus de la tête et du cœur.

Enfin, la mise en scène est à l’avenant de la composition et du livret trop « pleins » de ce Kein Licht : jouant à la fois sur des tombées d’eau diluviennes, des costumes qui changent à chaque acte, la lumière et le noir, ainsi que de grands écrans de cinéma en temps réel à la Katie Mitchell, Nicolas Stemann se fait l’écho fidèle de l’œuvre qu’il alourdit encore.

Alors que Manoury intervient lui-même sur scène à la fin du premier acte (il le refera par vidéo interposée) dans une intervention où il nous montre les cuisines de son œuvre foisonnante l’on se prend de tendresse pour cet homme de génie qui a le courage de se mettre sur scène pour faire ce qui n’est pas son métier : jouer la comédie. Mais le texte hyper-sérieux et très lourd* de mise en garde sur lequel il bute semble concentrer tous les défauts de sa pièce et tandis qu’il hésite entre une lecture au premier degré et l’humour passionnant de se mettre lui-même en scène, l’on saisit le point exact où le projet achoppe : l’absence de choix.

Sortant du spectacle qui nous a gardés avec toujours plus de débauche visuelle et sonore jusqu’au bout très divertis mais très froids, l’on est un peu abasourdi avec une impression de gâchis de talents et de moyens. Alors que notre Ministre de la Culture, Françoise Nyssen prend la parole pour dire qu’après ceci il n’y a rien à dire qu’à célébrer, on lui donne raison et l’on a hâte de voir la prochaine pièce de Philippe Manoury dans quelque chose de plus simple et où son génie puisse nous toucher.

Visuels : YH et Klara Beck pour Opéra National du Rhin

*Extrait du texte avec lequel il est bien difficile de faire de l’humour : « Comment à l’époque d’internet qui fournit des couches de données de réalités (et de pseudo-réalités) en superpositions proliférantes -qui sous les strates accumulées ensevelissent la réalité- comment dans ces conditions rendre une histoire ‘vraie’ ? Notre réel es un immense palimpseste. Le texte de Jelinek creuse cet abîme sans fond ; ainsi ce ‘Thinkspiel’, par les interférences multiples de chants, de musiques, de paroles, de sons et d’images, veut à son tour creuser ce palimpseste réel » p. 24

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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