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Antigone à Monthey, si proche de notre réalité

Antigone à Monthey, si proche de notre réalité

14 septembre 2021 | PAR Camille Bois Martin

Du 7 au 26 septembre 2021, et uniquement à Monthey, la tragédie grecque Antigone résonne dès 19h30 sur l’Esplanade du Crochetan. Au creux des montagnes suisses, près du Lac Léman, Lorenzo Malaguerra (metteur en scène de la pièce) opère un « retour aux origines du théâtre », auquel il convie un public enthousiasme. 

Le classique à l’épreuve du spontané 

Pour mettre à bien ce projet, Lorenzo Malaguerra s’est entouré d’une troupe d’acteurs aussi expérimentés que spontanés ; Noémie Schmidt en tête de liste pour sublimer Antigone, Philippe Soltermann pour incarner Créon, Baptiste Morisod pour jouer à la fois Hémon, un soldat et le messager, Olivia Seigne pour interpréter Ismène puis Eurydice, Jean Lambert-wild alias Tirésias, et enfin Vincent Rime, omniprésent avec le rôle du Coryphée. 

Une équipe qui laisse rêveur et qui, comme Jean Lambert-wild nous le confie à la fin du spectacle, a pour force commune la spontanéité. Et pour cause, seules trois semaines auront précédé les trois autres semaines de représentation. Il nous avoue aussi avoir décidé de prononcer le fameux prologue de Brecht quelques jours avant la première représentation ; pour se différencier du personnage de Tiresias qu’il incarne quelques scènes plus tard, il monte sur scène tout de blanc recouvert, comme un fantôme absent, nous décrivant ce qui s’apprête à être joué.

Pour Lorenzo Malaguerra, c’est un retour aux sources du théâtre ; à ses origines classiques, mais aussi au théâtre pré-covid, applaudi par un public enthousiaste et surtout présent. Et cette double réflexion n’est qu’accentuée par la sincérité naturelle du jeu de ses acteurs, qui donnent vie à des personnages millénaires et pourtant si actuels. Créon, joué par Philippe Soltermann, adresse à Tirésias, incarné par Jean Lambert-wild, un « Putain de clown« , en référence à son personnage de Gramblanc. Référence à notre réalité que l’on retrouve également lorsque le roi prie Dionysos en criant « C’MON! » parmi la foule de spectateurs. Ou même encore dans cette caravane, perchée sur quelques planches selon le choix de la scénographe Kristelle Paré, rappelant inconsciemment les troupes itinérantes des premiers temps du théâtre en extérieur.

Au sujet de cette spontanéité, Jean Lambert-wild décrit « la justesse du moment et du temps » dans laquelle la mise en scène de cette pièce s’inscrit. Il fait notamment référence à l’interdiction d’assister aux obsèques de nos morts dans les premiers mois du covid ; problématique à laquelle Antigone elle-même fait tragiquement face.

Un espace exploré et un public immergé 

Cette volonté d’un retour aux représentations théâtrales en public atteint son paroxysme dans la mise en scène de Lorenzo Malaguerra qui exploite tout l’espace disponible de l’esplanade du Crochetan. Il inscrit cette décision dans sa volonté d’intégrer la pièce à la ville, de rattraper le temps perdu et l’éloignement imposé du théâtre et de son public. 

Protégés par les montagnes qui entourent la ville de Monthey, les acteurs circulent au milieu de la foule à laquelle ils se mêlent — trois acteurs sont assis parmi les spectateurs et se manifestent quand Créon apparaît pour la première fois, à la surprise générale.

Après avoir annoncé à Ismène son choix d’enterrer son frère et enfreindre la loi, Antigone disparaît dans les quelques bois qui jonchent le côté droit de l’esplanade ; une décision que Noémie Schmidt nous avoue avoir improvisé pendant les répétitions, et qui ancre toujours plus la pièce dans ce semblant de réalité, d’actualité. 

Dans les échanges entre l’esplanade, la scène et l’édifice du théâtre, le public s’apparente à la plèbe de Thèbes, que Créon sollicite pendant près d’1h30 en s’y adressant, en la traversant, en la regardant. À la fin du spectacle, Eurydice, submergée par le désespoir de la mort de son fils, serre silencieusement les mains du public, à la recherche de soutien.

Outre cette décision d’envahir l’espace, les quelques corbeaux présents dans la forêt de Monthey ponctuent à la fois visuellement la pièce, rappelant involontairement le corbeau pendu à un arbre près de la caravane, mais aussi le personnage de Tiresias. Paroxysme de cette complémentarité entre le lieu et l’action, les quelques croassements  des corbeaux entendus interviennent lorsque le prince Hémon reproche à Créon ses tords, puis lorsque le roi, recouvert de sang, se lamente de son sort…

Le choeur, morceau de réalité enchantée 

Toutes vêtues de blanc, les femmes peuplant le chœur intègrent la pièce comme une apparition divine : leurs voix envoûtantes transcendent le silence et un groupe s’avance, derrière la foule de spectateurs, avant de la traverser pour rejoindre la scène. Tout au long de la pièce, ces dernières réagissent et interagissent avec les personnages, qu’elles portent de leurs chants, rythmant merveilleusement la représentation. 

Le chœur, dirigé par Karine Barman, est uniquement composé d’habitantes de Monthey, rejoignant à nouveau la volonté de Malaguerra d’intégrer la ville à la pièce, ainsi que de toujours plus rapprocher le public de son spectacle. 

Filage d’Antigone, théâtre du Crochetan à Monthey. Mise en scène Lorenzo Malaguerra.
Avec Noémie Schmidt, Philippe Soltermann, Olivia Seigne, Baptiste Morisod, Vincent Rime, Jean Lambert-wild. Scénographie et costumes Kristelle Paré.

Visuels : © Camille Bois–Martin, 11 septembre 2021, Monthey, Suisse

Visuel du choeur : © Marino Trotta 

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Camille Bois Martin
Étudiante en Master de Journalisme Culturel (Sorbonne Nouvelle)

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