Théâtre
“Quartett” ou la longue agonie de deux êtres pourris jusqu’à la moelle 

“Quartett” ou la longue agonie de deux êtres pourris jusqu’à la moelle 

18 avril 2021 | PAR Magali Sautreuil

Sous la plume de Heiner Müller, langage précieux et faux-semblants du XVIIIe siècle volent en éclats pour laisser place à une féroce joute verbale entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Mis en scène par la compagnie Je est un autre dans un univers crépusculaire et organique, Quartett nous plonge dans la noirceur abyssal qui ronge ces deux êtres en perdition. 

De la pénombre de la scène émerge, d’un brouillard inquiétant et oppressant, une étrange structure pyramidale en bois. Vestige d’un monde déliquescent, ce seul élément matériel du décor constitue le terrain de jeu de la Marquise de Merteuil et le du Vicomte de Valmont. Viscéralement liés à cette pyramide, ces deux êtres damnés y rampent, s’y cachent, s’y pendent… sans jamais quitter le giron de ce monstre vivant prêt à les engloutir.

Dans cet univers intemporel et infernal, les deux pauvres bougres semblent condamnés à rejouer leurs crimes passés. Les deux prédateurs s’amusent à endosser par moment la peau de leurs victimes : la Merteuil celle du Vicomte de Valmont et de Cécile de Volanges, Valmont celle de Mme de Tourvel.

Déroutant, ce côté changeant des protagonistes se retrouve dans les combinaisons en élasthanne noire, salies d’argile et de peinture, qu’ils portent. Une tenue de camouflage, qui permet à ces deux caméléons de la haute société, de se confondre avec leur environnement moribond… Cette tenue, c’est aussi le reflet de l’âme de ces deux écorchés. Peau putréfiée, mue de serpent sournois ou pelage de tigre féroce, elle révèle publiquement ce qui est normalement dissimulé par notre tenue : la noirceur de leur âme et la férocité de leurs désirs insatiables. 

La correspondance épistolaire et précieuse de Choderlos de Laclos a laissé place à un sulfureux face-à-face, pervers et fascinant, entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Esclaves de leurs corps et de leurs désirs, tourmentés de vivre et de ne pas être des dieux, d’avoir une conscience sans pouvoir sur la matière, les deux libertins, libidineux et destructeurs, frappent les esprits par la crudité de leurs propos. Dans leur gueule, la parole sauvage, dépourvue de tabous, tranchante et acérée, attend son heure pour délivrer le coup de grâce. 

Bouffons dérisoires de la création, leurs conversions, ou plutôt leurs échanges de morsures et de coups de griffe, font écho à la vacuité de leur existence, dont le seul but semble être d’assouvir leur appétit sexuel par la possession des corps qui leur tombent sous la main. 

Plongés dans un univers sombre, sonore, organique, étrange et inquiétant, les deux personnages jouent la partition dérisoire de leur lente agonie. Seule la mort peut les délivrer de leur triste sort. Les multiples tentatives de suicide de Valmont sont vaines. C’est la Merteuil qui tient entre ses mains le nœud coulissant qui sonnera le glas de sa pitoyable vie. Quant à la Marquise, c’est son monde qui l’engloutira. 

Si la réécriture des Liaisons dangereuses par Heiner Müller peut déranger, la mise en scène hypnotique de l’univers, du décor et des corps qui se meuvent sur scène, tient le spectateur en haleine jusqu’à ce que le glas sonne.

Quartett, pièce tragi-comique écrite l’écrivain et dramaturge allemand Heiner Müller, d’après Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, mise en scène par Aurélie Plaut avec la collaboration de Raphaël Fournier, interprétée par Aurélie Plaut (Marquise de Merteuil) et Raphaël Fournier (Vicomte de Valmont), scénographiée par Florent Burgevin, mise en lumière par Benjamin Poisson et sonorisée par Etienne Geoffroy. Durée : 1 heure.

Prochaines représentations : Les jeudi 18 et vendredi 19 novembre 2021, au Hangar, au 5 rue de la Forêt, à Chalette-sur-Loing (45120).

Retrouvez toute l’actualité de la compagnie Je est un autre sur son site Internet (ici) et sur sa page Facebook (ici).

Visuels : Affiche et photos de © Magali Sautreuil et © Alain Fauconnier.

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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