Théâtre

Caen : « Godot » habité, clowns à féliciter

Caen : « Godot » habité, clowns à féliciter

24 mars 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

D’une finesse extrême: tels sont les discrets décalages clownesques insérés par Jean Lambert-wild -et ses collaborateurs, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet- au sein du classique de Samuel Beckett. Deux acteurs d’origine africaine pour incarner Vladimir et Estragon ? Ce n’est qu’une des originalités -déjà tentée par d’autres, de surcroît- de sa mise en scène, pleine d’audace pas gratuite, qui fait du bien au texte.

[rating=4]

EN ATTENDANT GODOTSouvenez-vous: dans le second acte d’En attendant Godot, célébrissime pièce écrite en 1948 par Samuel Beckett, le vagabond Vladimir est le seul à n’avoir pas oublié le déroulé de la journée précédente. L’attente devant l’arbre au soir en compagnie d’Estragon, les idées de suicide, la venue de Pozzo et de son domestique Lucky, le garçon qui vient annoncer que Godot ne viendra pas… Seul, il s’en rappelle. De façon subtile, le temps d’une ou deux scènes, Jean Lambert-wild met en lumière cette idée, et ce faisant, nous éclaire et éclaire le texte. Ne nous laissant pas à la fin, et on le remercie, dans la très très déplaisante situation, absolument pas (plus ?) drôle, du « on a fait tout ça pour rien, tout est pareil à la fin ».

La richesse de sa mise en scène réside dans les décalages qu’il opère. Dans une mise qui correspond bien à l’idée qu’on se fait de la pièce -arbre presque mort, terre noire sur le sol, prises de bec entre les deux larrons- il introduit des actions clownesques qui font du bien. Des gags se créent: le chapeau de Vladimir qui s’éclaire ; la chaussure d’Estragon pleine de poudre blanche ; et surtout l’entrée de Pozzo et Lucky, dans le premier acte. L’un incarnant un Monsieur Loyal dur, goguenard et virevoltant -formidable Marcel Bozonnet, à la voix puissante et au corps expressif- et l’autre, un clown piteux tenu au bout d’une corde longue longue longue, arborant visage blanc, chapeau rouge, et se laissant gagner par une folie communicative lorsqu’il se met à « penser », dans une tirade d’anthologie que vous avez tous en tête. A préciser: c’est Jean Lambert-wild lui-même qui joue ce drôle, avec un amour marqué pour les mots qu’il prononce (lisez notre entretien).  Ces deux zigues s’introduisent dans l’espace tristounet et y font des ravages.

Elle prend son temps pour faire advenir les choses, cette mise en scène. Et on s’en émeut. Pour réaliser son morceau de bravoure, chaque protagoniste, le moment venu, se retrouve, après un long parcours, au premier plan, en bord de plateau, à deux pas des spectacteurs. Livré à tous les regards, comme un clown. Lucky y exécute son discours, Pozzo s’attriste de sa situation, Estragon –excellent Fargass Assandé, comédien d’origine ivoirienne- y joue la scène des « cariatides », extrêmement réussie, et pour finir, Vladimir digresse sur l’oubli général des événements, à la merci du temps qui les avale. A ce moment, proche de la fin, son interprète, Michel Bohiri, lui aussi ivoirien, apparaît prodigieux. Puis vient « le garçon » -incarné… par une fille, Lyn Thibault– qui annonce qu’une fois encore, Godot ne viendra pas. En face de lui, Vladimir s’alarme. Il ne veut pas que la journée soit oubliée, cette fois. Il insiste. Tout à coup, on croit sortir de Samuel Beckett, et retrouver quelque chose d’actuel. De presque réaliste. Les mains qui se tendent, parfois, qui supplient… Tout se justifie. Et la pièce elle-même émeut, et ne nous laisse pas sur le bord de la route. Godot est toujours absent, Jean Lambert-wild est venu. Tant mieux : c’est surtout lui qu’on attend toujours avec impatience.

En attendant Godot de Samuel Beckett, un spectacle dirigé par Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra, avec Fargass Assandé, Michel Bohiri, Marcel Bozonnet, Jean Lambert-wild et Lyn Thibault.

Visuel: En attendant Godot, 2014 © Tristan Jeanne-Valès

Visuel Une: © Comédie de Caen

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