Théâtre

« Five Kings » : une épopée shakespearienne, québécoise et ouverte aux Francophonies en Limousin

« Five Kings » : une épopée shakespearienne, québécoise et ouverte aux Francophonies en Limousin

26 septembre 2016 | PAR Geoffrey Nabavian

Five Kings, l’Histoire de notre chute. Un spectacle riche en thématiques, en souffle, en talents et en moments brillants, dans lequel une équipe québécoise nous a donné à voir et à entendre la matière shakespearienne, afin de la laisser au final parler d’aujourd’hui. Les Francophonies en Limousin se poursuivent, jusqu’au 1er octobre (pour un regard sur les journées précédentes, cliquez ici).

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Voilà quelques temps que les rois britanniques des XIVe et XVe siècles, peints par William Shakespeare dans un cycle de grandes et belles pièces, squattent les scènes francophones. Qu’on se rappelle d’Henry VI, le monument de onze heures et demie – sans compter les entractes – monté par Thomas Jolly, puis de sa suite directe, Le Roi Richard III, ré-interprétée récemment par Jean Lambert-wild, Thomas Ostermeier et le même Thomas Jolly. Five Kings, spectacle imaginé par une équipe québécoise et dirigé par Frédéric Dubois, prend le parti, lui, d’empoigner ces destinées royales un peu tragiques, et de donner à entendre, de façon ouverte, leur contenu politique. Un peu à la façon d’Ivo van Hove, et de son travail récent titré Kings of War… Le départ est donné : quatre heures durant – pauses non comprises – cinq souverains vont donc régner, sous nos yeux. Le roi Richard II, Henry IV d’Angleterre, Henry V, Henry VI, et le roi Richard III : une suite fatidique, emplie d’éléments qui peuvent parler de nos temps à nous.

D’emblée, la sobriété de la mise va frapper : la destinée du roi Richard II va se dérouler d’une traite, sans aucune fioriture, incarnée par une dizaine de comédiens en costumes du XXe siècle alignés face à nous, sur une estrade. Le fond sera nu, les projecteurs cachés par aucune tenture. Le jeu sera expressif, ouvertement incarné. Les scènes, elles, resteront dénuées de références directes à une époque précise, ou à un contexte : l’auteur de la partition verbale, Olivier Kemeid, ayant décidé de privilégier les actes politiques, et de négliger, par exemple, les batailles. Choix judicieux : très vite, les mécanismes apparaissent. On peut donc juger les manœuvres qui nous sont présentées. On aperçoit les ombres des dangers qui guettent, suggérés, esquissés. On comprend les motivations de chacun, telle cette envie du roi Richard II (Christian Roy, impérial) de voir s’instaurer une paix définitive en un temps où les querelles de domaines et les envies d’émancipation de « rebelles » règnent, et le point de vue de son adversaire et cousin exilé, Henry Lancaster – futur Henry IV d’Angleterre – qui déplore que « Richard n’essaye pas de comprendre les différends, mais les étouffe ». Et on ressent, de surcroît, la machine shakespearienne à l’oeuvre, car les interprètes sont brillants, et nous entraînent.

Toute la première partie, celle du roi Richard II, va constituer une réussite totale : la scène où sera décidée la spoliation de la famille Lancaster au profit de l’Etat, puis le moment où le souverain devra renoncer, en public, à son trône, seront de grands passages, ouverts à toutes les analyses et tous les ressentis. On se passionnera ensuite pour le bras de fer entre un second monarque, Henry IV d’Angleterre donc (Olivier Coyette, brillamment inquiet), et le fils, joué avec une force folle par Gauthier Jansen, d’un de ses alliés, Northumberland (Hugues Frenette, tout en tension débonnaire), ulcéré par l’absence de reconnaissance en monnaie du roi vis-à-vis de ses faits guerriers. Trame shakespearienne oblige, on croisera le tout jeune dauphin, futur Henry V, et son compère de beuverie, le célèbre John Falstaff (Jean-Marc Dalpé, très incarné et très juste). Mais encore une fois, rien de trop illustratif n’adviendra dans leurs scènes : un micro-décor de bar suffira pour suggérer le contexte, présenté sans datation, d’une manière ouverte à la réflexion. On sera heureux de rencontrer aussi l’homme de loi Shallow, qui nous offrira un touchant moment de comédie musicale… Puis s’avancera notre troisième aventurier du pouvoir : Henry V (Alex Bergeron, vibrant). Le jeune homme débauché fera place à un cœur endurci, répudiant son ancienne connaissance Falstaff avec force. Dans cette scène, on sentira toute son envie d’empoigner la politique… Et on vibrera bientôt pour le duel, résolu par un mariage et des sacrifices, entre ce roi et la famille Amazia, des « rebelles du désert ». Histoire totalement inventée ?… On aura un doute, tout de même. Cet ajout s’insérera de façon intelligente, faisant référence à aujourd’hui. Un protagoniste, Maryam Amazia (Isabelle Roy, puissante), commencera aussi à se dessiner : dérivée de la reine Marguerite d’Anjou, épouse du quatrième dirigeant du cycle, le futur roi Henry VI, elle aura le même destin, celui d’une femme forte, plus apte à diriger les affaires que son mari.

La partie d’Henry VI, donc, sera hélas la moins réussie, malgré l’interprétation très sensible de Simon Lacroix, qu’on aura tout de même préféré au début, en conseiller alerte et inquiet : trop de musique menaçante, trop de caractères tirés à gros traits – les trois frères Édouard, Georges et Richard York, futur roi Richard III, seront un peu caricaturaux – trop de passages… illustratifs, en fait. Cet acte-là tombera un peu dans un écueil, bien évité jusque-là : le tragique trop souligné. Pourtant, les affaires politiques continueront : on sentira le pouvoir paralysé par le face-à-face entre Henry VI, monarque faible, et les York, descendants du roi Richard II désireux de recouvrer leurs droits ; on aimera la mise au centre du récit de Cécile, mère des frères Édouard, Richard et consorts, entrée en politique, puis écartée, puis revancharde… On en passera par deux assassinats de jeunes hommes, tous deux joués par le discret et habité Vlace Samar… Et on en arrivera ainsi à notre cinquième figure monarchique, le célèbre roi Richard III (Patrice Dubois, très naturel, tant mieux). Chance : le spectacle nous fera suivre, surtout… sa campagne pour accéder au trône. Plus intéressante ici que ses scènes intimes – portées tout de même par les énergiques Marilyn Castonguay et Park Krausen – parmi lesquelles celle de la séduction de Lady Anne devant un cercueil, ultra difficile à réussir. Les caresses de Richard prodiguées aux organismes sociaux, ses médisances, ses vidéos promotionnelles, intelligentes et chorégraphiées, ses malhonnêtetés et ses crimes… Pour l’occasion, la mise en scène se fera plus exubérante et sarcastique, et nous mènera vers un dénouement original, assuré de manière ambiguë par Louise Laprade.

Entreprise vaste, ambitieuse, pleine de talent, d’intelligence, d’ouverture et de moments marquants – qui nécessite peut-être juste deux trois connaissances shakespeariennes – Five Kings, l’Histoire de notre chute, accueilli pour deux représentations aux Francophonies en Limousin 2016, a constitué l’un des moments forts du festival, qui se poursuit jusqu’au 1er octobre. Un mélange de rois britanniques anciens, de récits épiques splendides, de langue française brillante et déployée dans toute sa force, d’histoires politiques éternelles, et de théâtre, très actuel et porté par des talents éclatants. Des ingrédients à la fois générateurs de souffle, et aptes à nous laisser faire notre propre cuisine, en secret. Ou tous ensemble…

Five Kings – L’Histoire de notre chute from Théâtre PÀP on Vimeo.

Five Kings, l’Histoire de notre chute. Texte écrit par Olivier Kemeid, d’après les pièces de William Shakespeare. Mise en scène : Frédéric Dubois. Avec les treize comédiens cités. Environnement scénique et Eclairages : Martin Labrecque. Costumes + Complicité artistique : Romain Fabre. Maquillages et Perruques : Sylvie Rolland Provost. Accessoires : Fanny Denault. Direction technique : Simon Cloutier et Julie-Anne Parenteau-Comfort. Vidéo : Silent Partners. Musique : Nicolas Basque et Philippe Brault. Complicité artistique : Olivier Coyette, Brigitte Haentjens, Catherine La Frenière, Claude Poissant. Direction artistique : Patrice Dubois. Durée (entractes non compris) : 4h. Temps de présence nécessaire : 4h30.

Visuel : © Claude Gagnon / Théâtre PAP / Théâtre des Fonds de Tiroirs / Trois Tristes Tigres

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