Théâtre
Milo Rau face à la mort au Festival d’Automne

Milo Rau face à la mort au Festival d’Automne

21 octobre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le brillant directeur du NTGent continue ses explorations documentaires autour des tragédies. Il s’attaque à la plus éternelle, à la plus incompréhensible, à la seule qui soit vraiment universelle. Everywoman est une nouvelle fois un manifeste qui touche au plus profond de nous-mêmes.

Les morts normalement ne parlent pas, mais au théâtre, si. Relisez Hamlet par exemple. D’ailleurs c’est comme ça que commençait, en 2018, La Reprise, la pièce qui a fait connaître Milo Rau au monde. La même année, il rédige, pour le NTGent dont il vient de prendre la direction, un manifeste inspiré du Dogme95 de Lars von Trier et Thomas Vinterberg.

Le premier commandement dit : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle. »

Le réel… Dans cette pièce justement, il n’y aura de fiction que dans le cadre de la représentation. Nous sommes au théâtre, la pièce est programmée au Théâtre de la Ville, elle a une durée d’une heure vingt, elle a un nombre limité de jours d’exploitation dans ce lieu, en l’occurrence huit. Ce que nous voyons n’est pas « la vraie vie ». Ursina Lardi est une comédienne, une super comédienne même, rattachée à la Schaubühne et que Milo Rau a déjà dirigée dans Lenin, pièce présentée à Berlin en 2017.

Pour entrer dans le vif du sujet, Ursina Lardi, habillée à la cool, comme si elle passait un week-end à la campagne, prend le temps de nous raconter une vraie histoire. Elle nous dit qu’un jour, elle est allée voir une course de chevaux à l’hippodrome, mais voilà, celui sur lequel elle avait misé se casse une patte et ne peut plus se relever. Pourtant il essaie, mais il n’y arrive pas. C’est ce constat de l’impossible qui est au cœur d’Everywoman. L’impossibilité de continuer.

Everywoman est un miroir à Jedermann de Hugo von Hofmannsthal. La pièce est généralement donnée au Festival de Salzbourg. Quand Milo Rau est invité à la mettre en scène, il n’a aucune envie de le faire au pied de la lettre. Son amie Ursina Lardi lui raconte que, pendant la fermeture des théâtres en 2020, elle a reçu une lettre de Helga Bedau. Cette femme lui raconte qu’elle est mourante et qu’elle rêverait de monter sur scène encore une fois. Jedermann raconte la mort d’un homme riche. Everywoman raconte la mort de Helga Bedau.

La pièce est un testament. Ursina Lardi et Milo Rau sont allés rendre visite à Helga et ont tourné une vidéo où elle raconte les grandes étapes de sa vie. Elle dit qu’elle a vécu assez pour voir des « choses disparaître », avant de voir sa propre disparition.

Le dialogue entre la comédienne et la morte est étourdissant. Il ne se passe rien. Elles posent des ambiances, des pensées au fil de l’eau. On sait que Helga n’est plus, que, pour toujours, elle dira ces mots sur cette vidéo qui montre un dernier repas en famille, avant de la laisser seule, de plus en plus seule.

Ce que montre Milo Rau, c’est que la mort est une expérience solitaire, quoi que l’on fasse, le mort meurt seul. Le metteur en scène ne cherche pas à expliquer ce que l’humanité n’a jamais compris, non, il se colle à Heiner Müller qui avait écrit que le théâtre était « le dialogue avec les morts ».

La scénographie est superbe. Un piano, au sol un peu d’eau, deux gros cailloux, des partitions, des photos… de quoi fabriquer des souvenirs pour ceux qui restent.

Everywoman remet la mort au centre, sur grand écran même, pour pouvoir la regarder en face. La comédienne n’incarne rien d’autre qu’elle-même avec un aplomb fascinant. Elle a aussi prouvé qu’une actrice ne joue pas pour entrer dans un rôle. Elle reste elle.

En dialoguant avec cette absente très présente, Ursina Lardi provoque une émotion intense qui raisonne avec quelques semaines d’écart avec Mes Parents de Mohamed El Khatib qui se donnait dans le même lieu et qui parlait d’un autre impensé, celui de la mort de nos parents, qui reste insoutenable alors qu’elle est comme la nôtre, très prévisible ! Le jour où cela arrive, quelle que soit l’histoire, c’est une forme de choc, différent selon les histoires de vie, mais un choc toujours.

Ursina Lardi sait qu’elle parle pour de vrai à quelqu’un qui ne lui répond plus pour de vrai. Mais ce tournage a eu lieu, elles se sont rencontrées, elles ont vécu ensemble ce projet.

C’est un hommage à la vie dans son ensemble que dresse Milo Rau, la vie jusqu’au bout, jusqu’à la déchéance. Une nouvelle fois, il prouve que le théâtre n’a pas besoin de fiction pour nous entraîner loin, au plus profond de nous-mêmes et, comme le dit Helga, « c’est magnifique ».

Complet sur liste d’attente en ligne jusqu’au 26.  Il reste de la place les 27 et 28 octobre.

Visuel : ©Armin Smailovic

 

 

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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