Théâtre

[BERLIN] LENIN : Milo Rau et l’ensemble de la Schaubühne revisitent le crépuscule d’une idole

[BERLIN] LENIN : Milo Rau et l’ensemble de la Schaubühne revisitent le crépuscule d’une idole

22 novembre 2017 | PAR Samuel Petit

À l’occasion du centenaire de la Révolution d’Octobre, l’artiste et activiste suisse prend le risque – et le parti – de mettre en scène des figures historiques controversées sous la forme d’un mélodrame. Malgré la performance artistique indéniable, les accusations d’apologie et de révisionnisme pleuvent. À tort. Milo Rau et l’ensemble de la Schaubühne présentent un tableau complexe et complet, original mais prudent des derniers jours de Lenin en Janvier 1924 : un théâtre de fiction documenté par le héraut du théâtre documentaire.

 

 

Ce fût un Automne berlinois chargé pour Milo Rau. Avec son International Institut for Political Murder (IIPM), le suisse sort ce weekend son film « Das Congo Tribunal » dans les salles allemandes, deux semaines à peine après avoir conclu sa trilogie réflexive sur la Révolution russe : le 19 Octobre dernier avait lieu la première de sa pièce LENIN ; le premier weekend d’Octobre suivait une « Assemblée Générale » de 3 jours, un Parlement mondial comme réactualisation des souhaits de Révolution mondiale exprimée il y a un siècle ; enfin le « Sturm auf den Reichstag », remake pacifiste et performatif du « Sturm auf den Winterpalast » (l’assaut sur le palais d’hiver), 100 ans jour pour jour après cet événement qui devait changer le cours de l’humanité.

On parle volontiers dans le monde anglophone et germanophone de « Jubilee » ou de « Jubiläum » pour les anniversaires historiques. Seulement, on trouve peu de gens pour se réjouir de cet anniversaire : L’Etat russe a décidé de ne pas célébrer ce centenaire et chez nous, en Occident, on regarde plutôt avec dédain ce passé comme un héritage qu’il semble bon de ne laisser qu’aux Russes. On ne peut en réalité que se réjouir du désintérêt des pouvoirs publics, de leur renoncement à instrumentaliser cet événement. Le champs libre y est ainsi laissé aux chercheurs, documentaristes, muséographes et artistes.

Les critiques parues dans la presse allemande suites à la première sont généralement mauvaises, s’attaquant à l’humanisation de monstres sanguinaires, à l’inexactitude, voire à la falsification historique à l’œuvre dans la pièce. Il y a de quoi s’étonner de l’angle choisi quasi unanimement par la critique théâtrale : ces reproches ne seraient ni recevables ni même envisageables pour des œuvres littéraires ou cinématographiques ! Cela relèverait-il dès lors d’une exigence supérieure du théâtre vis-à-vis de la vérité historique ? Aucun de ces critiques n’auraient sans doute pourtant idée de remettre en question le bien-fondé et la relevance historique de pièces comme Antoine et Cléopâtre, Marie Stuart ou encore La Mort de Danton. Cela serait-il dès lors plutôt dû à la figure de Lenin, encore trop contemporaine, bien qu’aux dires de ces mêmes critiques celle-ci aurait perdu sa dangerosité et son attrait ? Il faut reconnaitre qu’il y a quelque chose de kitsch dans la reconstitution de grands hommes en fiction, mais Milo Rau s’en tire ici habilement grâce à un certain nombre d’astuces de mise en scène au service d’une mise à distance critique et dramaturgique du sujet historique.

Car au-delà de son aspect plastique – le plus ambitieux à ce jour pour Milo Rau à la Schaubühne -, LENIN propose de traiter un parallèle aussi périlleux que discutable entre la mort d’un dictateur et le déclin d’une utopie par une esthétique complexe. Le parti-pris du réalisme est à chaque instant remis en cause par des effets de distorsion de la réalité ou du jeu : les acteurs se changent dans leur rôle sous les yeux des spectateurs, en passant au vestiaire ou à la table de maquillage ; la scénographie, une datcha et ses nombreuses pièces sur la scène rotative, est en fait le décor d’un grand film live avec génériques de début et de fin, des plans sublimes et réfléchis et un clair-obscur crépusculaire saisissant. Que Milo Rau donne sans cesse à voir des éléments supplémentaires sur scène en dehors de l’écran renforce à la fois l’effet de réel et de distanciation voulue. La troupe de 10 acteurs et deux enfants incarnent avec une formidable retenue ce groupe paranoïaque, clairvoyant et pourtant aveugle face aux horreurs de la guerre civile tant ils sont prisonniers de leur idéologie, enfin resserré autour du dictateur en pleine régression physique et mentale. Deux enjeux principaux se distinguent, chacun avec son méta-questionnement sur la juste représentation de ce déclin : Comment gérer l’agonie du gourou ? Comment la transformation en icône se prépare-t-elle et dans quel but ?

LENIN suit une trajectoire narrative particulièrement intelligente, tant une fois posée les réserves nécessaires d’entrée de jeu, l’action tragique et l’esthétique peuvent progressivement évoluer en parallèle, sans imposer de rupture trop violente aux spectateurs ; l’incessante rotation de la datcha assure une fluidité au drame. Une approche post-moderne est dans un premier temps privilégiée, avec une flamboyante Ursina Lardi interprétant Lenin mais sous ses traits de femme, tandis que les autres acteurs sont déjà métamorphosés. S’en suit à l’écran une esthétique plus proche du réalisme socialiste tandis que la métamorphose de Lardi prend enfin corps. Enfin, la pièce s’achève sur un prologue prenant la forme d’un vieux film soviétique en noir et blanc dans lequel la langue russe a définitivement remplacé l’allemand.

La force de la pièce, par sa solide construction dramaturgique (Stefan Bläske, Florian Borchmeyer, Nils Haarmann) et esthétique (Anton Lukas, Silvie Naunheim, Kevin Garber) repose sur cette capacité à « reenacter » non pas l’histoire mais le drame comme outil de réflexion documenté. Il est juste et nécessaire d’entendre ce que signifiait la Révolution d’Octobre pour penser notre présent : le constat marxiste sur l’échec, le renoncement voire la trahison des démocraties occidentales de la promesse fondatrice de bâtir une société d’égaux serait-elle devenue complètement irrecevable en raison des crimes commis au nom du socialisme ? Donner à voir des hommes et des femmes dans des figures historiques pour lesquels on peut s’éprendre de compassion – comment ne pas l’être quand la maladie est dépeinte de manière aussi terrible – n’est pas un problème nouveau, comme le souligne justement Rüdiger Schaper du Tagesspiegel : Bruno Ganz en Hitler dans la Chute ne comportait pas le risque d’humaniser le mal ? Faut-il rappeler que les monstres sanguinaires n’ont de monstrueux que leurs actes ? Que les criminels et terroristes sont des hommes comme chacun d’entre nous, même si crier à la barbarie peut rassurer ? L’affirmer, c’est se responsabiliser face aux atrocités commises par les hommes ; c’est rappeler que l’histoire n’est rien d’autre que la science de l’action humaine. Faire apparaitre Stalin (Damir Avdic) et Trotski (Felix Römer) comme des hommes courtois, voire extrêmement cultivés, ne cherche ni à excuser ni à expliquer les dérives; seulement, pour le spectateur qui saura ne pas se braquer, permettre de penser la complexité inhérente à l’histoire et aux hommes, maîtres de leur libre arbitre et esclaves de leur environnement.

 

© Thomas Aurin

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