Théâtre

« Compassion » de Milo Rau : les distances qui nous séparent

« Compassion » de Milo Rau : les distances qui nous séparent

08 novembre 2017 | PAR Simon Gerard

Dans le cadre de l’édition 2017 du Festival d’Automne, la Villette accueille Compassion. L’histoire de la mitraillette, un produit théâtral hybride dans la mesure où il porte un regard à la fois documentaire et documenté sur le massacre des Hutus et des Tutsis de 1994. Après Le Tribunal du Congo et Hate Radio, Milo Rau n’en est plus à sa première réflexion sur le regard et l’implication qu’ont pu — et que peuvent encore — avoir les pays occidentaux sur le continent africain. Comme son titre l’indique en négatif, Compassion ne prétend pas dérouler au public un livre noir de la compromission occidentale ; Milo Rau dépasse les raisons et les considérations morales par le prisme desquelles tout et n’importe quoi a déjà été dit sur le conflit , et pose une  triple question ouverte. Comment aborder le réel ? Comment appréhender son horreur ? Et si cela est possible, comment dépasser le traumatisme ?

Au creux de Compassion réside le concept de distance, décliné en variations à différents degrés — fiction, réalité, réalité de la représentation — et différents pôles — acteur, metteur en scène, jeu — de la représentation. La prise de distance la plus flagrante est celle de Consolate Sipérius, comédienne burundaise : elle témoigne du génocide qu’elle a vécu de trop près avec un ton décalé, armée d’un air de défi et d’un regard rieur. Proportionnellement, son temps et ses périodes de jeu participent également d’une prise de distance vis-à-vis de la représentation : elle introduit et conclut brièvement la pièce. Le reste du temps, elle occupe un rôle proche de celui de régisseuse pendant le monologue d’Ursina Lardi. Ici, la distanciation permet et indique un en-avant qui sauve.

Face à ce recul pudique, la parole d’Ursina Lardi constitue à l’inverse un mélange explosif, polémique et ambigu. Le fond du discours est cru, sans filtre, ancré au plus près de la vie de cette membre d’ONG qui a, comme un millier d’autres, favorisé à sa façon le génocide rwandais de 1994. Pas de distance donc ; mais la forme et le ton du discours — interprété par ailleurs de manière virtuose — oscillent en permanence entre dérision gênante, froide indifférence et émotivité soudaine. L’astigmatie morale et tonale d’Ursina Lardi frappe d’autant plus qu’elle sera partagée par le public ; car entre surinformation, désinformation, réinformation, et flux tendu d’images incompréhensibles de ce « là-bas » si différent de notre « ici », l’Occidental ne sait plus sur quel pied danser.

Compassion se met enfin à distance d’elle-même, puisque la pièce de Milo Rau intègre par incises des réflexions sur le « metteur en scène » en personne. Sont évoquées ses propositions morbides — achever la représentation par le massacre symbolique du public déjà culpabilisé à mort — et ses attitudes questionnables — une étrange joie à l’idée de se retrouver au cœur de la misère rwandaise… Evidemment, les figures extrêmement ambigües du « metteur en scène » et d’Ursina Lardi ne font que participer d’une mise en fiction bénéfique — car polémique — du réel. En se dédoublant, Milo Rau interroge sa pratique de l’art, la légitimité de ses projets, la moralité de ses aspirations. Il ne donne pas de réponse — il n’y en a pas ; mais il a au moins le mérite de montrer que la distance est une dimension inévitable de nos modes d’existence respectifs. Sans doute la distance est-elle à la fois la protection la plus efficace et l’arme la plus dangereuse que l’humanité possède. Reste à savoir pourquoi et comment s’en servir.

 

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