Opéra
La Clémence de Titus : Milo Rau met en scène la violence politique pour son premier Opéra au Grand Théâtre de Génève

La Clémence de Titus : Milo Rau met en scène la violence politique pour son premier Opéra au Grand Théâtre de Génève

24 février 2021 | PAR Yaël Hirsch

C’est le premier opéra que signe Milo Rau, le metteur en scène suisse de pièces documentaires. La Clémence de Titus a été diffusée en direct sur le site du Grand Théâtre de Genève et a su secouer les conventions tout en préservant le ballet des voix du dernier opéra de Mozart. 

Le dernier Opéra de Mozart

La Clémence de Titus est le dernier opéra de Wolfgang Amadeus Mozart ; c’est aussi une œuvre de commande donnée à Prague en 1791 pour le couronnement de Léopold II, roi de Bohême. Et un opera seria d’après Suetone déjà usé jusqu’à la lie par d’autres compositeurs. Pas de flamboyance, donc et pas mal de récitatifs, sauf que l’œuvre vante la tempérance et la sagesse de l’aristocratie, deux ans après la Révolution française.

La Culture comme idéologie

Il n’en fallait pas plus au fondateur de l’Institute of Political Murder (nom de sa troupe !) et directeur du NTGent pour sortir de ses gonds. Mieux, sous le panneau « Kunst ist macht », il met en cause l’art bourgeois au moment même où il naît et aussi, selon lui, celui où il collabore avec la contre-révolution. La scénographie nous montre les deux faces de la médaille : la galerie élégante où l’art roule des mécaniques et les ruelles de Rome dévastées, enflammées où les pauvres et les hirsutes ont faim, froid et peur. En bon marxiste, il investit le dernier opéra de Mozart pour nous faire passer le message que l’art est idéologie en faveur des dominants. Sachant dès le début que le spectacle ne pourrait pas se donner devant un public, mais à travers un écran, le processus cinématographique de l’acteur filmé et grandi en direct est utilisé abondamment et renforce l’idée de distanciation. À la fois, la violence est là, puissante, avec cœurs et viscères arrachés, sang étalé sur les visages. Et en même temps, rien n’est purgé : à la Brecht, il n’hésite pas à faire taire la musique pour nous permettre de nous distancier des grands sentiments mis en scène. Quand la clémence doit survenir, c’est déjà la fin du monde.

La lutte des classes fait disparaître les frontières entre fiction et documentaire 

Un écho avec notre temps que Rau rend omniprésent avec des personnages venus de la réalité sur scène pour noyauter, par son théâtre documentaire, cette machine de guerre qu’est l’œuvre lyrique : les gilets jaunes, les sans abris, l’ouvrier qui a refait les tapis du Grand Théâtre, ainsi qu’un moment sur le cursus des chanteurs, viennent percuter la fiction. Le tout est fait pour choquer et choque et rallonge assez généreusement l’œuvre originelle. Si vous rattrapez l’opéra sur le site du Grand Théâtre (en ligne et d’accès libre jusqu’au 28 février), vous aurez même, en guise d’entracte, un documentaire en plusieurs parties sur les coulisses de la mise en scène… qui semble néanmoins faire partie de l’œuvre.

Cohésion gagnante des musiciens et des chanteurs

Néanmoins, la colère originelle tient la longueur, notamment parce que le metteur en scène a su emmener avec lui tous les musiciens et les chanteurs. Vif et tout autant en colère, le chef Maxim Emelyanychev dirige avec brio l’Orchestre de la Suisse romande et fait le lien entre la musique de Mozart et l’interprétation de Rau. Le chœur du Grand Théâtre de Genève endosse son rôle de public avec félicité et les chanteurs jouent très profondément le jeu de la dénonciation de l’art bourgeois : de son timbre si clair et de sa blondeur, le ténor suisse Bernard Richter refuse de faire des atouts pour un Titus qu’il rend tyran, en Sesto, la mezzo russe Anna Goryachova semble jouer d’ombre et de lumière avec des arias époustouflants et un jeu parfaitement inquiétant, enfin, grimée en Cruella, la soprano italienne Serana Farnoccchia semble se plaire à nous déranger…

Cette cohésion de la distribution, enthousiasmée par le projet radical de Milo Rau, lui donne vie et c’est assez délicieux de se laisser choquer et transporter à la fois tout au long de cette production audacieuse que nous vous enjoignons de rattraper en ligne…

La Clémence de Titus, de W.A. Mozart, Nouvelle production du Grand Théâtre de Genève, Mise en scène par Milo Rau, Direction musicale de Maxim Emelyanychev,  Orchestre de la Suisse romande, Choeurs du Grand Théâtre de Genève, avec entre autres : Bernard Richter (Tito), Anna Goryachova (Sesto) et Serana Farnoccchia (Vitellia),

Production en direct le 19 , février 2021 également disponible en différé:

– du 19 au 28 février sur GTG Digital

– les 13, 14, 19, 24 et 26 mars sur Mezzo Live HD

– le 27 mars dès 20h sur Espace 2 (dans l’émission « A l’opéra »)

– le 22 avril dès 22h45 sur RTS TV (RTS Un). 

visuels : © Carole Parodi / Grand Théâtre de Genève

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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