Théâtre

Milo Rau et sa « Reprise » ouvrent le Kunstenfestival sur la corde raide du meurtre de Ihsane Jarfi

Milo Rau et sa « Reprise » ouvrent le Kunstenfestival sur la corde raide du meurtre de Ihsane Jarfi

05 mai 2018 | PAR Yaël Hirsch

Alors qu’il vient de constituer un ensemble de règles pour son théâtre documentaire avec le « Manifeste de Gand », Milo Rau a ouvert ce vendredi 4 mai 2018 la 23e édition du Kunstenfestival des Arts au Théâtre National. Référence à la fois à Godard et à Kierkegaard, sa Reprise, Histoire(s) du théâtre (1) (re)présente en français et en néerlandais le meurtre de Ihsane Jarfi, jeune homme gay de la région de Liège battu à mort par trois autres jeunes en 2012. Une pièce puissante où la répétition apporte émotion, malaise et conscience. 

[rating=5]

Quand le spectateur prend place dans la grande salle du Théâtre National, les acteurs de Milo Rau sont déjà en action: l’un passe le balais, l’autre tient son chien, le troisième salue. Le plateau est vaste et assez vide, le sol est noir comme un lac. Effet de lumière et tout « reprend » y compris annoncer le début de la pièce avec l’incroyable Johan Leysen qui nous fait un peu de Hamlet, et nous décrit en guise de Préambule le cri existentiel de l’acteur : un humain qui pose une chaise au milieu de la scène, grimpe dessus, met sa tête dans une corde, annonce qu’il va faire tomber la chaise et attend de voir si quelqu’un dans le public va se lever pour le sauver.

Commencent alors les cinq actes. Le premier reprend le contexte : Liège désolé, l’impact en Belgique du meurtre brutal de Ihsane Jarfi et ce que cela dit de la desolation sociale. Puis, le casting des comédiens de la pièce est « repris ». Ils mettent en avant leur Belgique, leurs opinions politiques et leur rapport à un fait divers qu’ils ont vécu et sur lequel ils ont enquêté. On se place ensuite au cœur du malheur en entrant dans le lit des parents (Sublime Suzy Cocco exposée aux côtés de Johan Leysen) du jeune homme massacré :  nudité bouleversante sur scène.  Et le procédé vidéo, en direct et en décalé, à la Katie Mitchell est élégant et efficace pour embrasser au plus près leurs inquiétude et puis leur désolation.

Au quatrième acte, c’est le massacre qui est répété. Et c’est implacable. En direct, de la sortie du bar gay où Ihsane Jarfi a agonisé 4 heures, nu, l’on plonge avec la caméra dans la polo des assassins. La peur, les vapeurs de l’alcool, la lumière nocturne, le sang et surtout le temps interminable des coups s’étirent et paralysent le public. C’est la tête de la méduse : à la fois visuellement beau, humainement terrible et par-delà la distanciation des actes passés, c’est un moment de catharsis totalement dérangeant. La scène fait remonter des sentiments d’horreur et de violence chez chacun, posant la question essentielle de savoir combien de réalité le spectateur peut encaisser. Le cinquième acte dézoome et fait baisser la pression d’un cran pour laisser parler un vieux syndicaliste en guise de conclusion. Après avoir chanté le Cold Song de Purcell qu’il nous présentait comme son air préféré, l’extraordinaire Tom Adjibi qui « jouait » Ihsane dans l’acte précédent ferme la pièce avec  la distance des considérations sur le rideau qui tombe et un texte de Szymborska sur l’acteur, en réponse à l’exergue de Leysen.
Quand ne mot « fin » s’inscrit sur l’écran, le public est en proie à un tumulte d’impressions et de sentiments. Catharsis réussie! Encore sous le coup de l’acte quatre, dévasté par cette reconstitution d’une scène de crime gratuit, l’on est aussi bluffé par le jeu des acteurs et la beauté de la scénographie. On a même ri avec la troupe, aussi bien quand les comédiens racontaient leurs galères quotidiennes que quand ils présentaient les frères Dardenne comme seuls pourvoyeurs d’emploi à Liège. Surtout, l’on a vécu ce fait divers auprès  (au plus près) de tous ses protagonistes, y compris les meurtriers, interviewés par les acteurs en prison. Une somme d’émotions, que la pièce transforme en boussoles sociales et qui fait comprendre pourquoi, adulé et critiqué, terriblement référentiel et chouchou du Kunstenfestival, Milau Rau est un alchimiste du théâtre qui suscite les passions.

La Reprise, de Milo Rau, avec Sara de Bosschere, Sébastien Foucault, Johan Leysen, Tom Adjibi, Suzy Cocco, Fabian Leenders, durée : 90 min.
visuel (c) Hubert Amiel

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

Une réflexion sur « Milo Rau et sa « Reprise » ouvrent le Kunstenfestival sur la corde raide du meurtre de Ihsane Jarfi »

Commentaire(s)

  • LAIXHAY AP

    Go, Suzy ,go

    mai 5, 2018 at 12 h 56 min

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