Théâtre
« Congo Jazz Band » de Mohamed Kacimi et Hassane Kassi Kouyaté : « le théâtre commence quand l’individu se met à la place de l’autre »

« Congo Jazz Band » de Mohamed Kacimi et Hassane Kassi Kouyaté : « le théâtre commence quand l’individu se met à la place de l’autre »

28 septembre 2020 | PAR Chloé Coppalle

Congo Jazz Band est une pièce écrite par Mohamed Kacimi et mise en scène par Hassane Kassi Kouyaté, qui aborde l’histoire du Congo, de l’époque coloniale à celle de l‘indépendance. C’est une perle littéraire qu’ont pu découvrir les spectateurs du festival Les zébrures d’automne, magistralement mise en scène à l’Opéra de Limoges. À la fois extrêmement drôle et parfaitement documentée, Congo Jazz Band est la pièce à voir absolument cette année.

Congo Jazz Band, une sorte de bourgeois gentilhomme colonial

Le récit de Congo Jazz Band est articulé autour de quatre personnages de l’histoire du Congo Belge : le roi Léopold II (1835-1909), sa femme Marie Henriette (1836-1902), Henry Stanley (1841-1904), qui organisa la colonisation du Royaume du Kongo pour Léopold II, et enfin Patrice Lumumba (1925-1961), premier Premier Ministre de la République Démocratique du Congo après l’indépendance (proclamée le 30 juin 1960), assassiné en janvier 1961. Tout d’abord, le sujet de l’expansion coloniale est amené par une scène de ménage au petit-déjeuner entre le couple souverain. Avec Léopold II, sa femme a presque un rôle de mère qui fait face à un fils faisant trop de caprices. Quand il lui annonce qu’il veut christianiser, elle lui répond : « Vous vous foutez de ma gueule ?! ». La première force de la pièce, c’est donc qu’elle est drôle. Choisir un angle un peu comique, c’était très important pour Mohamed Kacimi, comme il l’explique lors d’une rencontre organisée pendant le festival, Les Laboratoires du zèbre : « Le théâtre n’est pas fait pour accabler le public, mais pour le soulager ». Pour lui, la discipline sert à amener à voir les choses autrement, et « commence quand l’individu se met à la place de l’autre ». Se mettre à la place de l’autre, ce n’est pas seulement le rôle du théâtre. En histoire de l’art par exemple, les deux dernières grandes expositions parlant de ce sujet, « Peintures des lointains » au Musée du Quai Branly et « Le modèle noir » à Orsay, ont rappelé sans le vouloir qu’on parle très souvent du fantasme du côté français, mais pas vraiment comment l’imaginaire du Blanc est perçu de l’autre côté. Ce sont pourtant ces aspects que le texte soulève, et c’est en cela qu’il est plus pointu. « Moi, quand je vais au théâtre, il y a des choses que j’aimerais entendre mais que je n’entends pas », explique Hassane Kouyaté. Les deux auteurs parlent alors d’un besoin de recherches documentaires très longues, car pour lui, « toucher le fait historique demande un travail important ». Pourtant, ils insistent : ils ne sont pas historiens, « c’est une fiction qui repose à 100% sur des faits réels ».

Dans une mise en abîme finement montée, la pièce évoque les premières volontés de Léopold II jusqu’à la déclaration de l’indépendance, en passant par la ségrégation, la surveillance administrative, ou encore l’Exposition Universelle de 1958 de Bruxelles, dans une succession de personnages transposés dans les années 2020.

Une comédie actuelle : quand BMF envoie ses correspondants au Congo

L’autre force de la pièce, c’est de placer l’intrigue dans une dimension contemporaine par le biais des chaînes d’infos en continu et sa correspondante au Congo, Dominique Larose,  qui interviewe les populations victimes du scandale du caoutchouc rouge, aussi appelé l’affaire des mains coupées (1885-1908). Entre le lancement de la météo ou d’une page de pub, le texte interroge le traitement banalisé d’événements particulièrement violents, qui se déroulent loin de chez nous ou qui sont éloignés historiquement. Intégrer ce qui est pensé révolu dans un paysage contemporain rappelle l’actualité de ces questions, qui voit, depuis le déboulonnage des statues en France, la relance d’un vocabulaire xénophobe sur ces mêmes supports médiatiques, notamment par le champ lexical du sauvage.

Congo Jazz Band et la Rumba congolaise : quand l’histoire et sa musique chantent ensemble

Sans oublier les références à l’actualité : « Dans mes bras Stanley ! Euh … vous vous êtes lavés les mains ? », Congo Jazz Band rythme son spectacle avec des grands classiques de la rumba congolaise comme Indépendance Chacha  du célèbre orchestre Le Grand Kallé et l’African Jazz, interprétés par les voix vibrantes du groupe. C’est d’ailleurs par la diffusion de cette chanson sur Radio Congo Belge, que la population a appris l’indépendance du pays.

Dans les années 1960, 1970, voire 1980, les instruments de la rumba congolaise appartenaient surtout au domaine masculin. Les hommes jouaient et les femmes dansaient, explique Arielle Nzoumé Ngango, doctorante à l’Université de Limoges sur la réception des musiques d’Afrique centrale en France. Dans sa mise en scène, Hassane Kouyaté fait référence à ces anciennes frontières. Sur scène, ce sont les hommes qu’il fait danser comme le faisaient les femmes, et ce sont les femmes qui jouent, comme le faisaient les hommes pendant longtemps. Rumba vient du mot du Royaume du Kongo « kumba » qui signifie nombril. Les gestes de la danse partent donc du ventre, comme les exécutent les hommes dans Congo Jazz Band. La rumba congolaise, c’est un type musical qui vient des bars et des boîtes de nuit, ajoute Arielle Nzoumé Ngango, et le fait qu’il soit aujourd’hui joué dans un opéra opère un changement de lieu, ce qui implique alors aussi un changement de public. Amener la rumba congolaise à l’opéra n’est pas anodin, puisqu’il existe un débat sur cette question depuis que la rumba cubaine a été classée au patrimoine culturel de l’Unesco en 2016.

D’autres mélodies, telles que la magnifique Plus rien ne m’étonne, de Tiken Jah Fakoly, chanteur reggae, entraînent le public pendant toute la pièce, sans le laisser voir le temps passer. Un grand bravo aux comédiens qui ont su nous parler de cette histoire avec brio !

 

Visuel : © Christophe_Pean

Représentations :
2019 : Théâtre Ouvert, Paris, 14 novembre 2019
2020 :
– Du 24 ou 26 septembre 2020 : Opéra de Limoges : Première au festival les Zébrures d’automne – Limoges
– Du 5 au 20 octobre 2020 : Tropiques Atrium – Scène nationale de Martinique – Fort-de-France L’Artchipel – Scène nationale de Guadeloupe – Basse-Terre
– Du 20 octobre au 3 novembre 2020 : Les Récréâtrales – Ouagadougou
– 1er décembre 2020 : Scènes de territoire – Agglo bocage bressuirais
– 4 décembre : Scène nationale du Sud aquitain – Bayonne
– 12 décembre : Passage(s) – Metz
– 7 janvier 2021 : Le Manège – Scène nationale – Maubeuge

Congo Jazz bandLe concert
– 27 septembre 2020, Panazol (87)
– 29 septembre 2020, Uzerche – Auditorium Sophie Dessus (19)

Distribution :
Alvi Bitemo, Dominique Larose, Miss Nath, Abdon Fortuné Koumbha, Marcel Mankita, et Criss Niangouna

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Chloé Coppalle

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