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« Peintures des lointains » : l’Autre et l’Ailleurs entre rêve et violence au Quai Branly

« Peintures des lointains » : l’Autre et l’Ailleurs entre rêve et violence au Quai Branly

23 février 2018 | PAR Sarah Reiffers

Le musée du Quai Branly – Jacques Chirac accueille jusqu’au 6 janvier 2019 plus de 120 tableaux inédits issus de sa collection de peintures. Et interroge ainsi le regard d’artistes occidentaux sur les peuples et territoires d’Orient, pour un vaste panorama de l’exotisme dans la peinture.  

Avec « Peintures des lointains », le musée du Quai Branly souhaite redonner vie à une partie des peintures qu’il conserve, et qui furent pour la plupart exposées au palais de la porte Dorée lors de l’Exposition coloniale internationale de 1931. Ainsi regroupées, ces œuvres racontent et questionnent le regard des artistes occidentaux sur les peuples et territoires d’Orient, ces « Autres » et cet « Ailleurs » regroupés sous le nom d’ « exotisme », qui fascinèrent tant les peintres des XIXème et XXème siècles. On y croise quelques dessins et estampes de Matisse et de Gauguin, des portraits de l’américain George Catlin, des laques de Jean Dunand, mais aussi de nombreuses œuvres d’artistes méconnus. Tous furent missionnés aux côtés de botanistes, zoologues et autres scientifiques pour dépeindre les territoires et peuples découverts au cours d’une exploration, ou partirent d’eux-mêmes, animés par un désir d’évasion, de dépaysement et de renouveau de la création.

L’exposition suit une linéarité claire, de la fin du XVIIIème siècle au milieu du XXème, qui lui permet d’interroger l’évolution du regard des peintres sur l’Orient. D’abord idéalisés, représentés par des corps langoureux, sensuels et proches de la nature, les peuples orientaux furent ensuite rapidement dévalorisés et dénigrés au profit du colon, de l’explorateur ou de l’administrateur blanc s’affichant dans sa toute puissance.

« Peintures des lointains » s’ouvre donc sur des visions de rêves et s’achève sur des visions de violence. Aux peintures débordant de couleurs de Willy Worms ou de Jean Dunand, ou celles représentant une nature luxuriante, immense et vierge de Marcel Mouillot ou de Maxime Noiré, se succèdent celles plus réalistes des portraits d’Étienne Dinet ou de Paul Mascart. Comme l’exposition le rappelle, c’est toute une vision fantasmée et donc nécessairement fausse d’une vaste partie du monde qui se créée là, qui s’impose et qui perdure encore aujourd’hui. Jusqu’à ce que, avec l’essor des empires coloniaux, l’Ailleurs ne devienne un territoire sauvage à conquérir et l’Autre un être primitif à civiliser. Les peintures présentées laisse la place au colon, au conquérant pointant le doigt vers des territoires nouveaux ou écrasant des rébellions. Les peuples d’Orient ne sont alors plus représentés comme des personnes, dotées de personnalités propres qui méritent d’être figées sur une toile, mais comme des foules s’amassant autour du colon pour écouter sa bonne parole.

Pari réussi donc pour le Quai Branly, qui redonne vie à une partie de sa collection avec intelligence et s’attelle à la lourde tâche d’ interroger toute une branche de la peinture occidentale.

Visuels : SR
Ambohimanga, Willy Worms, 1925.
Le Cirque de Cilaos, Marcel Mouillot, 1931.
Alger, Paul Jobert, 1930.

 

Infos pratiques

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