Spectacles

Quand le foot se joue au théâtre

Quand le foot se joue au théâtre

11 juin 2014 | PAR La Rédaction

Qui a dit que le foot n’intéressait pas les théâtreux ? Régulièrement, le monde du spectacle vivant s’empare de cette discipline très chorégraphique. Tour d’horizon sans mi-temps des pièces qui nous ont fait hurler : BUUUUTTTT !

Les traumatismes du mondial 1982

La coupe du Monde 1982 est celle qui a le plus inspirée le théâtre et la danse. On compte rapidement quatre spectacles qui se prennent au jeux.

Sans titreQuart de final pour commencer. Et c’est la Compagnie Tandaim qui ouvre le match dans le salon de la famille de Solal prête à regarder le match. Et quel match ! Le quart de final du mondial 82, celui qui oppose l’Italie à l’immense Brésil.
Le spectacle est un seul en scène théâtral où le comédien est accompagné à la guitare par Jean Marc Montera. Seul, il devient toute sa famille, cet été là, à Palerme, 45 degrés dehors et encore plus dans l’appart. Il nous dresse une galerie de personnages appétissante : La mama, le padre et ses « oh con ! » sonores, l’oncle Pepe qui met les mêmes vêtements à chaque fois que l’Italie joue, mais sans les laver « parce que sinon, la chance, elle reste dans la machine ». Solal a 8 ans de nouveau et regarde avec passion l’autre match, celui des supporters, qui se déroule dans son salon au milieu des superstitions. Pendant ce temps là, le honni Rossi devient un héros national avec son maillot flanqué du numéro 20 et ses trois buts marqués. Victoire !
La foule est en délire, le comédien en sueur, le public applaudit, saisi par la fougue et la rapidité de l’énonciation du texte.La performance est là, l’ambiance du stade est transmise, là est la force de ce spectacle dont on sort en sueur.

La demi-finale pour continuer et finir, car sauf erreur aucune compagnie ne s’est emparée de la finale Italie-Allemagne, remportée par l’Italie. La demi donc, a mobilisé le performer Massimo Furlan avec Numero 10, joué au Parc des Princes le 8 août 2006 à 20h30. L’arsite décrit son projet sur son site : « On entre dans le stade vide, on voit sur le terrain un homme seul. Il porte le maillot de l’équipe de France. C’est le numéro 10. On entend les hymnes nationaux. Le français, et puis l’allemand. Le conteur est assis au milieu du public. Il nous raconte le match France-Allemagne, demi-finale de la coupe du monde de football 1982. Nous sommes à Séville, en Espagne. On entend la voix du commentateur sortir des petites radios que l’on a reçues en entrant dans le stade. C’est une voix connue que l’on rattache immédiatement au monde du football. La partie commence. »

La marque de fabrique de Massimo Furlan est de reproduire tout en décalant. Il sera Michel Platini refaisant tout ses gestes. Il devient le numéro 10, le leader, l’espoir. Furlan interprète ce conte tragique qui a vu la France perdre aux tirs aux buts après des erreurs lourdes d’arbitrage. Le théâtre surgit : la pelouse devient une scène, la défaite une tragédie, le stade est un théâtre antique.

En théâtre encore et en ce moment, Du 21 Mai au 12 Juillet, au Théâtre du Lucernaire, Jocelyn Lagarrigue, Rainer Sievert et Marc Wels, écrivent, conçoivent, et mettent en scène la demi-finale de 1982. Une idée judicieuse, plus historique que sportive, pour délirer les relations de deux peuples. L’intelligence de leur jeu repose sur l’homogénéité et la complicité. L’un est caricatural, agressif dans sa diction, très impulsif (l’Allemand), tandis que le jeu du Français est plus posé, presque plus pacifique. Ils se complètent admirablement, et on peut dire que l’objectif est rempli : nous montrer bien plus qu’un match, une amitié sincère entre Français et Allemands, par le biais d’un match de Coupe du monde de football.
Ils jonglent entre le match et des petites histoires personnelles (fictives ou non) comme le grand père du Français qui a joué le rôle d’un officier SS pour ne pas montrer ses papiers à des officiers nazis en 1945…

Mais le nom qui vient le plus communément en mémoire est celui de Pierre Rigal et son spectacle « Arrêts de jeu ». Le chorégraphe a un souvenir traumatique du drame : « Le scénario de cette partie reste encore dans les mémoires des enfants que nous étions à l’époque. Battiston tombe dans le coma, agressé par le gardien Schumacher. L’arbitre refuse injustement un but de Rocheteau. Les Platini, Giresse, Tigana, Trésor sont des héros. Ils défient courageusement leurs adversaires.3 – 1 pour les français dans les prolongations. Les allemands égalisent à quelques secondes de la fin. La séance de tirs au but est interminable, insoutenable. Maxime Bossis manque son penalty. »
D’un traumatisme de gamin, l’adulte chorégraphe fait un art. Benoît Canteteau, Mélanie Chartreux, Itamar Glucksmann et Pierre Rigal chaussent protège-genoux, shorts blancs et spring court. Ils incarnent ce moment à la croisée des genres : sport, jeux du cirque, communion nationale. Ils réinterprètent le match même par des processus de ralentis. Les corps, comme toujours chez Pierre Rigal se chevauchent, prennent appui les uns sur les autres, ici s’écrasent, laissant place à des visages transmués par la douleur. Rigal affronte la permanence du mythe dans ces Arrêts de jeu qui parlent à tous même à ceux qui n’ont jamais vu ni ce match, ni un autre. L’injustice, la peine, la fouge sont ici incarnées par des interprètes déments. Les gestes hyper techniques sont déroulés sans encombre, dans une fluidité déconcertante.

Rejouer le match pour le défier, pour faire histoire, pour faire mémoire collective. Le théâtre a donc su prendre une date pour en faire un lieu universel.

Le foot, une histoire de mental

mental__phdelacroix4En 2007, Emmanuelle Bourdieu, Frédéric Bélier-Garcia et Denis Podalydès montaient à trois la comédie Le mental de l’équipe , une fantaisie footballistique qui racontait la fin d’un match au cours duquel deux équipes professionnelles s’affrontaient (les Bleus et les Rouges).
Un terrain en pelouse verte, des marquages blancs au sol, une lucarne de but, les tribunes, le banc de touche, cela n’est pas banal de voir ce décor sur une scène de théâtre, tout comme voir des acteurs arborant le short et les crampons. Ne manquait que le ballon rond absent par simple commodité (difficile de jouer avec même pour un comédien des plus habiles) mais surtout symbole et affirmation que l’intérêt d’un tel spectacle n’est guère dans le souci d’une reconstitution véridique de match mais plutôt dans une représentation transposée, en l’occurrence minorée par métonymies. Les équipes sont ainsi réduites à quatre joueurs chacune alors qu’une équipe de football en compte 11. Les personnages comptent un entraîneur tacticien hurlant (Ménard), un préparateur psychologique des joueurs (le sophrologue Janin) mais il n’y a pas d’arbitre en revanche et qu’un seul gardien de but.

Qu’est-ce que le théâtre peut avoir à raconter sur le football et inversement ? Pour les signataires du spectacle, amateurs de sport, la question posée est celle du dépassement de soi et de ses limites, de l’action opportune qui permet de l’élan, le rebond, qui transcende, impose d’agir, d’exister, de prendre en main son destin,d’inverser la tendance d’où l’analogie qu’ils font entre le footballeur et l’acteur.

Dans la pièce, le match est presque plié. Il ne reste que deux minutes pour inverser la tendance (1-0 au score)… ce que veut assumer Monod (Jérôme Kircher) qui fut un joueur prometteur (on parlait même pour lui d’un transfert au club de l’Inter de Milan quinze ans auparavant) mais laborieux qui ne confirma jamais les espoirs mis en lui. En fin de carrière, mis à la retraite forcée, et en mal de reconnaissance, il veut saisir l’occasion d’un coup franc à tirer dans les deux dernières minutes du temps réglementaire du match de Coupe de France, pour convaincre et se convaincre qu’il n’est pas un raté. Transfiguré, il tire au but.
C’est ce tout petit instant dilaté à l’extrême qui fait l’intrigue de la pièce prétexte à entrer dans la psychologie d’un anti-héros.

On pense aussi à Coline Serreau qui reprenait en 2009 son inusable Barbier de Séville créé en 2002 avec pour particularité le rétablissement d’un air jusque-là écarté de la représentation, « Cessa di piu resistere ». Le conte Almaviva entamait sa longue aria vocalisante en 2 mouvements, sommet redoutable de la fin de l’opéra pour le ténor Antonio Siragusa, affublé d’un maillot portant le numéro 10, celui de Zidane, et jonglant avec un ballon rond. A travers ce petit gag, la metteure en scène de l’opéra faisait une analogie entre les prouesses techniques et vocales du chanteur et l’exploit d’un champion sportif de haut niveau et adoré de tous, érigeant ainsi le vaillant ténor en héros populaire et médiatique, mieux encore, en véritable légende.

Le foot, une histoire de mots

Le théâtre est le lieu de la parole. La parole, au foot, est aux… commentateurs ! Certains artistes se sont risqués à l’exercice. Mais pour commenter, il faut se sentir appartenir à une ville. A Saint-Etienne, par exemple… Il n’y a pas qu’un célèbre club de foot, dans la cité stéphanoise. Il y a aussi un théâtre, avec une école. Et Matthieu Cruciani est un enfant de cette formation. Il a donc, à deux reprises, créé des spectacles portant sur le foot, en hommage à la ville. En 2011, la Fête du Livre a été le lieu d’un « match littéraire » titré La Revanche. Matthieu Cruciani contre François Bégaudeau, auteur du texte. En 1976, Saint-Etienne échouait face à Münich en Coupe d’Europe. 35 ans plus tard, les deux artistes se proposaient de commenter un match retour entre les deux équipes. Et partant, d’interroger la parole des passionnés de foot, qui se libère lors des matchs et dérive sur tout. Allez, on le soutien, ce « club de cœur de tous les Français ». Ah, le sport, ça donne l’occasion de se dépasser, de se sentir meilleur… Surtout lorsqu’on travaille en permanence avec un binôme… Du foot à Nathalie Sarraute, il n’y a qu’un pas…

quot-l-opposition-entre-saint-etienne-et-lyon-cristallise-le-debat-de-la-lutte-de-classes-quot-drUn an plus tard, c’était la rivalité sportive entre Saint-Etienne et Lyon qui était au centre de Non-réconciliés. Une parodie de débat télévisé, où quatre spécialistes s’affrontaient. A grands coups d’antinomies. Idéales pour révéler, dans les moments de dérive, les antagonismes sociaux ou économiques entre les deux villes… Opposées depuis des lustres… tout court, pas seulement à cause du foot ? En tout cas, pas besoin d’être debout et en tenue pour être pris par ce sport. Le beau foot est celui dont on sent et dont on comprend l’ivresse qu’il procure. Sentiment humain qui dépasse aussi un peu l’humain. Merci au théâtre de nous le rappeler.

Geoffrey Nabavian, Christophe Candoni, Amélie Blaustein Niddam

Visuels :

Arrêts de jeu ©Pierre Grosbois

Italie-Brésil 3-2 ©Tandaim

Le Mental de l’équipe ©Philippe Delacroix

Non-réconciliés ©DR


Le dossier de la rédaction

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La Rédaction

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