Fictions

Bégaudeau recherche le singe en lui

Bégaudeau recherche le singe en lui

12 avril 2013 | PAR La Rédaction

Cinq ans après le succès du film « Entre les murs », François Bégaudeau revient, avec sévérité et auto-dérision, sur l’évolution de son rapport à la politique et à la gauche. Au détour d’une introspection parfois un peu bavarde, « Deux singes ou ma vie politique », dresse aussi le portrait intéressant d’une génération qui a connu l’essoufflement des grands discours politiques.

bégaudeau deux singesA 41 ans, François Bégaudeau nous offre donc le récit, sur plus de 400 pages, de sa « vie politique ». Il revient sur le parcours de celui qu’il appelle « Chouchou » tout au long du livre (son surnom d’enfant). Depuis le gamin amateur de mots à rallonge qui se dit giscardien « par envie de l’ouvrir » dans une famille de profs nantais plutôt cocos, jusqu’à l’auteur parisien allergique à la discussion politique dès qu’elle menace de se payer de mots, en passant par le chanteur anar d’un groupe de punk-rock des années 90, ou du prof de français en ZEP mollement syndiqué… Bégaudeau dissèque, décode les raisons de son rapport compliqué à la chose et surtout aux mots politiques. Tout le destinait pourtant à devenir un intello de gauche encarté et indigné.

Il décrit l’enfant qu’il était dans les années 70, s’éveillant au plaisir de discourir, en même temps qu’il découvrait sa sensibilité à la misère du monde ; il montre comment ce cocktail en a fait un parfait petit animal politique. Aujourd’hui, Bégaudeau semble se féliciter de s’être éloigné de ce jeune « perroquet de gauche » qui évoluait dans un monde aux repères politiques simples comme « Mme Lenot appartient à la moitié de l’humanité qui nettoie la merde de l’autre moitié », ou « être de gauche, c’est être sensible à la misère du monde ». Quand le récit parvient à son vote de 2005 sur le Traité Européen (îlot au milieu du lac d’abstention qu’est sa propre existence politique) il justifie son Oui en ces termes : « Mon oui est un non au non ; il procède de ce qu’il réfute ; mon refus de la passion politique est passionnel. »

Entre les phrases-choc simplificatrices saisies au vol par des enfants zélés et la passion qui suinte des discours militants sans fin, il est difficile de savoir ce qui a davantage dégoûté Bégaudeau dans la politique. Il est cependant une constante : ce sont les mots, quand ils sont déconnectés du corps et de l’action, ces mots qui se suffisent à eux-mêmes, qui s’enivrent de leur propre existence. Il y a cette image du « banquet » lors du 11 septembre 2001, où profs de gauche et consorts se réunissent pour commenter l’évènement dans une débauche de discours inutiles, et où lui aimerait à se voir désormais dans le rôle du druide : ligoté et bâillonné tranquille derrière un arbre.

Ce récit ne prétend pourtant pas être celui d’une conversion profonde. « Chouchou le bavard » reste présent dans Bégaudeau, qui ne s’est pas transformé en apôtre de l’action pure -« Comment je ne suis pas devenu Julien Coupat », aurait pu être un des titres de ce livre, écrit-il. Sa parole ne s’est pas non plus muée en un prêche rare et mesuré. Quand on a été élevé dans le plaisir des mots et des idées davantage que dans le culte du corps et de l’action, on sait qu’on en gardera de toute façon quelque chose. « On ne change pas, on précise. » Mais Bégaudeau sait aussi qu’il voudrait pouvoir tordre, un peu, ce donné, et même qu’il a à sa disposition certains outils pour contrebalancer l’intello de gauche qu’il reste, malgré tout. Ainsi le goût du sport, ou celui du rock dans ce qu’il a de plus physique : un concert d’Iggy Pop, par exemple. Ou encore son plus grand atout, ce sur quoi repose d’ailleurs beaucoup la force de ce livre : sa tendance à la dérision, le plaisir de la singerie.

Où l’on retrouve ce titre, un peu mystérieux. Pour leur drôlerie, pour leur manque de sérieux, les « deux singes » qui encadrent ce récit de vie incarnent l’idéal existentiel que Bégaudeau esquisse, à l’issue de ce mid-term book : « Plus mon goût pour les idées décline, plus monte cette envie du vivant, du mouvement. Je trouve que l’homme tente trop de préserver une image et n’ose pas laisser parler le singe qui est en lui. »

Ce plaidoyer pour plus de singerie a comme corollaire une résolution finalement assez politique : s’éloigner le plus possible d’un type de discours qui n’aurait aucun fondement existentiel ni empirique. « Je ne permettrai plus qu’une pensée circule en moi sans qu’elle s’arrime à ce que je vis et éprouve, et c’est une révolution copernicienne pour qui a tété le sein politique ». C’est une révolution a fortiori pour quelqu’un né dans une famille où l’on se disait « citoyen du monde », formule qui implique de se prendre très au sérieux ; car à vouloir penser que l’on n’a d’autre ancrage que l’Humanité dans son entier, on en vient à se croire responsable de tout.

Le projet de ce livre est plus restreint, et il en annonce assez vite la couleur : c’est un ouvrage « au seul usage de son auteur » qui conclut « c’est absurde ». La coquetterie évoque celle de Montaigne, un vieux singe chez qui Bégaudeau semble avoir beaucoup appris : les vertus du manque de sérieux, la priorité du sujet singulier sur le collectif indistinct… Comme Montaigne aussi, Bégaudeau aime à parler de soi, et veut croire que le plaisir qu’il y prend sera partagé par ses lecteurs. Qui en jugeront !

François Bégaudeau, « Deux singes ou ma vie politique », Gallimard coll. Verticales, sorti le 7 février 2013.

Melisande Labrande.

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