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Desplechin au Arras film festival : « J’ai besoin que le public m’enseigne ce que j’ai fait »

Desplechin au Arras film festival : « J’ai besoin que le public m’enseigne ce que j’ai fait »

13 novembre 2021 | PAR Julia Wahl

Vendredi soir était projeté au Arras Film Festival le film d’Arnaud Desplechin Tromperie, que Toute la culture avait pu voir à Cannes. Le réalisateur a bien voulu répondre à nos questions.

Tromperie est l’adaptation d’un roman de Philip Roth. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce roman ?

C’est plutôt un enchaînement de circonstances. Quand le livre est paru, j’avais lu tous ses autres livres. Je l’offrais beaucoup à des collaboratrices ou amies féminines et ça me passionnait, parce que j’étais dans une indécision très joyeuse : est-ce qu’elles le vivraient comme quelque chose de misogyne ou quelque chose d’absolument libérateur ? C’est une série de portraits de femmes beaucoup plus provocantes dans le livre que dans le film et je leur demandais : est-ce que ça vous parle, est-ce que c’est vous ? Donc j’offrais le livre et j’écoutais ce que les amis m’en disaient. Beaucoup plus tard, j’avais filmé des scènes de Tromperie pour s’entraîner avec Emmanuelle Devos, où je jouais le rôle de Philippe. Il se trouve que cette petite bande vidéo, qui était des essais, est devenue un bonus DVD. Il se trouve que ce bonus DVD est arrivé entre les mains de Philip Roth. Il se trouve que Philippe Roth, par son agent, a eu mon téléphone. Quand je l’ai eu au téléphone, il m’a dit : « Mais pourquoi vous n’en faites pas un film ? » J’ai dit : « Parce que je ne sais pas faire ». Il y a la question de la langue, la question de l’époque, et puis, un jour, pendant le confinement, tous mes essais, mes brouillons maladroits, me sont revenus et je me suis dit : « Bah, maintenant je sais le faire. J’ai compris ce que Roth me disait que je n’avais pas du tout compris lors de ce coup de téléphone où j’étais totalement terrifié ». Il me disait : mais faites-le juste comme ça. J’ai compris pendant le confinement qu’il fallait que je fasse ce film très léger et que tous les personnages sur lesquels Roth a écrit le livre, ce sont des gens qui sont déplacés, qui ne trouvent pas leur place dans le monde. Il y a un endroit utopique dans lequel on peut trouver sa place dans le monde, c’est le bureau d’un écrivain. Et donc tous ces personnages qui souffrent d’être déplacés, ils ne sont tous pas à leur place et, pendant le confinement, nous étions tous obligés de se trouver une toute petite place dans le monde parce que nous n’avions pas le droit de sortir et je me suis dit : maintenant je sais raconter l’histoire.

Vous parliez tout à l’heure de la question de la langue chez Philippe Roth et de savoir comment la retranscrire à l’écran. Comment vous avez travaillé cela de façon précise ?

Je crois que je commence à être pas mauvais pour transformer les mots en actions. Le livre se présente sous la forme de dialogues où il n’y a même pas « il », « elle ». On ne sait pas qui parle, il n’y a que le texte, et moi, de manière très scolaire, j’écrivais « il » quand je pensais que c’était lui, « elle » quand je pensais que c’était elle, pour essayer de distinguer quand c’est l’homme et quand c’est la femme qui parle. Sauf que comme c’est une histoire extra-conjugale, ce ne sont que des moments d’exception. Il n’y a aucun quotidien. À un moment, par exemple, il y a une petite scène, le dialogue fait trois mots, c’est : « Oh, une nouvelle ceinture ! ». C’est un moment absolument miraculeux, c’est comme un cadeau de Noël, c’est extrêmement poétique, c’est totalement trivial puisqu’on s’imagine très bien les circonstances dans lesquelles ça peut se passer, c’est d’une obscénité réjouissante et ça s’envole. C’est des mots qui flottent, parce que, quand on a une aventure, on sait qu’elle ne durera pas, c’est ça qui m’était précieux et qui faisait que je trouvais ça absolument cinématographique.

Donc la question du temps suspendu également…

Oui, du temps suspendu. Oui, c’est de cette utopie dont je vous parlais, ce temps suspendu qu’on a tous vécu pendant le confinement.

En ce qui concerne le casting, vous avez repris un certain nombre d’acteurs et d’actrices avec lesquelles vous aviez déjà travaillé. Est-ce que ce sont des choix qui ont été évidents ou est-ce que ce sont des réflexions qui ont été un peu plus longues ?

Non, ça n’a pas été long, à cause de ce bonus DVD dont je vous parlais. Si Denis [Podalydès] m’avait dit non, je crois qu’il n’y avait pas de film. Léa [Seydoux], je l’ai écrit pour elle… Et si Emmanuelle Devos ne faisait pas partie du film, ça ne m’intéressait plus. C’est un film que j’ai commencé avec elle, quand j’ai fait ces essais il y a 17 ans. Et c’était enfin l’occasion de la rencontre avec Anouk Grinberg, que j’allais voir au théâtre dans une autre vie et pouvoir enfin jouer avec elle, c’était merveilleux.

Ça a été projeté une première fois à Cannes. Quelles ont été vos impressions ?

Je ne saurais pas vous dire, parce que c’est pris dans le maelstrom cannois, au milieu de 200 000 films… A Cannes précisément, j’étais assez bouleversé par la réaction de plusieurs amis très précieux juifs qui étaient dans la salle et qui m’ont parlé d’eux. Ça m’a bouleversé, parce que, vous voyez, moi, je suis catholique et je me suis dit : « Ils ont entendu une note dont je suis éperdument amoureux, qui est la note juive de Philip Roth ». C ‘est ça qui m’a frappé à Cannes, qui est un endroit pas du tout intime.

A propos de l’intimité, on est dans un festival un peu plus intime justement, de surcroît à Arras, dans la région qui est celle d’où vous venez. Qu’est-ce que ça vous fait de le présenter ici ?

Ça me touche pour deux choses. D’une part pour des raisons sentimentales, parce que c’est le premier film que je fais que Jean Douchet, qui est mon maître, ne verra pas. Et je suis dans sa ville, alors ça me fait super plaisir. Je suis ému, je n’ai pas de tristesse de la mort de Jean, parce qu’il est mort magnifiquement, il a eu une vie pleine, il est mort âgé. Jusqu’à l’avant-dernier jour, il me disait : « Il faut que tu retournes à Arras pour voir le ciel d’Arras ». Ça me touche beaucoup aussi, parce que, à Cannes, c’est pas un public. Ici, le film est montré à un public et j’ai besoin que le public m’enseigne ce que j’ai fait du coup. J’ai le trac, bien sûr, mais ça va être en vrai, comme au théâtre.

Pour revenir à votre intérêt sur la judéité de Roth, je crois savoir que vous êtes aussi un grand fan de Truffaut, qui a découvert sur le tard que son père était juif. Jusqu’à quel point ce type de question informe votre rapport au monde ?

Dans toute ma vie, il y a des couleurs différentes : le même été Roth est mort, Stanley Cavell, qui était mon maître en philosophie, est mort et Lanzmann est mort. C’était mes trois maîtres juifs. Ils sont morts le même été, je me sentais un peu perdu, j’ai fait le calcul de ma vie depuis que j’ai 14 ou 15 ans. Je disais que j’étais né catholique et, qu’il y ait une possibilité, qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas du registre de l’universel, mais du singulier, pour moi c’est une superbe nouvelle. Quelque chose qui est une sortie de l’universel, de la terreur de l’universel, pour moi, c’est vraiment le sel de la vie. Que nous existions, Juifs et non-Juifs, femmes et hommes, gays et straights, et qu’on ne soit pas universels… Je sentais que le coup de l’universel chrétien qu’on me faisait quand j’avais 11 ou 12 ans au catéchisme, c’était pas mon truc et quand j’ai vu qu’on pouvait vivre sans ça, je me suis dit : « Ça va, je vais survivre alors ».

Vous avez un projet actuellement ?

Oui je suis en train de tourner un nouveau film.

Sur quoi ?

Est-ce que la fiction ça peut réparer le réel ? C’est avec Melvil Poupaud, Marion Cotillard et Golshifteh Farahani. Ça s’appelle Frère et sœur. C’était un retour à un scénario original. C’est une histoire de famille… ou plutôt des solitudes qu’une famille, c’est pas du tout comme Un Conte de Noël : on suit les solitudes, mais ils ont tous des liens familiaux. La question de la haine, en fait, comment est-ce qu’on fait pour qu’il y a une fin à la haine, pour que la haine ça s’arrête ? C’est impossible. Je crois que j’ai trouvé un truc. Je pense qu’il n’y a que la fiction qui peut trouver des trucs pour en sortir.

Visuel : Léa Rener / Arras Film Festival 2021

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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