Opéra
Pour la Saint-Valentin, Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna fêtent l’amour tragique et joyeux et mettent le feu à la Philharmonie de Paris.

Pour la Saint-Valentin, Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna fêtent l’amour tragique et joyeux et mettent le feu à la Philharmonie de Paris.

17 février 2022 | PAR Paul Fourier

Après une longue absence à Paris, le couple a offert un programme ambitieux à son public. Le choix de morceaux puisés dans des tragédies aura été contrebalancé par une joyeuse célébration avec le public au moment des bis. Une soirée particulièrement bienvenue en ce moment.

Pour ce concert exceptionnel, Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna ont sollicité les grands compositeurs, tant ceux qui ponctuent leurs carrières (à tous deux ou séparée), Verdi, Puccini, Mascagni, que ceux qui fournissent des airs de concert propices à de belles démonstrations. Il y a quelques semaines, Roberto Alagna offrait à son public un récital mémorable, à la salle Gaveau. Ce 14 février, l’exercice prenait une autre forme, plus vaste par les dimensions (la salle, l’orchestre), qui était plus dirigée vers leur répertoire commun, et même parfois sensiblement plus vers celui d’Aleksandra que vers celui de Roberto. Bref, en ce jour de Saint-Valentin (le concert a également été donné le 10 février), il flottait aussi un parfum de cadeau amoureux adressé par Roberto à Aleksandra.

La fête aux grandes héroïnes

Peu de spectateurs de cette soirée avaient probablement eu l’occasion d’entendre la soprano dans Madame Butterfly, car, hormis deux représentations à l’Opéra de Monte-Carlo en novembre, ce furent, jusqu’à ce jour, seules l’Allemagne et la Pologne qui l’accueillirent dans le rôle. Les retours de critiques que nous recevions étaient dithyrambiques. Dès les premiers mots du duo « Viene la sera », l’on comprend pourquoi, tant l’adéquation entre la voix de l’artiste et le personnage est marquée d’évidence.
Ce qui frappe instantanément c’est à quel point cette voix s’est étoffée et s’enrichit à chaque fois qu’il nous est donné à l’entendre. Elle est somptueuse sur toute son étendue, d’une richesse harmonique incroyable ; le medium pose ici le drame dans lequel pénètre la jeune Japonaise alors que les aigus naturels, porteurs de sensibilité, sont de ceux qui font passer un frisson dans le dos. Bien que l’extrait choisi se situe au premier acte de l’opéra, l’on peut percevoir que la souffrance est à venir et que dès l’aube, point le crépuscule. De son côté, la complémentarité des deux artistes joue à fond, car Roberto Alagna connaît son Pinkerton par cœur. C’est un personnage qu’il a si souvent incarné qu’il maîtrise la psychologie de cet homme insouciant et finalement malfaisant. Ainsi, dans le duo, il sait faire passer une forme de brutalité qui démontre qu’il ne s’agit pas là d’un traditionnel duo d’amour puccinien, mais que ce duo est aussi le point fondateur d’une histoire d’amour unilatérale qui finira mal.

Durant cette soirée, Roberto Alagna aura interprété deux solos. Le premier est le magnifique air « Cielo e mar » de La Gioconda et c’est, cette fois, un air dédié à l’amour (« Viens, ô femme, viens aux caresses de la vie et de l’amour ; ici je t’attends le cœur haletant ») dans lequel le ténor  met toute son âme et tout le lyrisme dont il est capable.

Comme on l’a dit, Kurzak est à un sommet, sommet qui lui ouvre les portes les unes après les autres. Et la prochaine porte et étape importante sera sa prise de rôle de Tosca au Metropolitan Opera de New-York (tous deux devaient s’y retrouver à l‘Opéra de Paris en mai 2021 mais le rendez-vous a été manqué à cause de la covid).
L’on connait le paradoxe de Vissi d’Arte. D’une part, c’est un air idéal à pratiquer en récital. D’autre part, il y a une forme d’aberration à le séparer de l’acte II incandescent de l’opéra ; là où sa force réside dans la douceur d’une oasis, au milieu d’un océan de violence ; le seul moment où Tosca abandonne ses accents de tigresse pour cet air qu’elle semble adresser avant tout à elle-même. Ce qu’on en voit, c’est qu’Aleksandra Kurzak apporte là une superbe musicalité et qu’elle nous fait languir du désir de l’entendre bien vite dans son interprétation globale.

Le dernier air de la première partie est une surprise. Comme l’a déclaré Roberto Alagna dans l’interview qu’il nous a accordée, il a décidé d’endosser l’habit d’Athanaël (et la tessiture de baryton qui va avec) pour faire plaisir à Aleksandra qui adore le rôle de Thaïs. Pour lui, l’exercice de style est une gageure réussie même si l’on sent qu’elle lui réclame des efforts, mais c’est bien sûr vers elle que les yeux sont tournés. Sa Thaïs est à ce point enjôleuse, ses aigus si bien détachés et projetés qu’ils portent toute la sensibilité de la femme. Celui sur « Je vois Dieu » est d’une clarté sublime et l’ensemble fait espérer qu’elle se consacrera bientôt au rôle, non sans s’attacher à travailler la prononciation de la langue qui reste, ici, un peu rebelle.

Deux duos d’anthologie.

La seconde partie démarre sur un morceau fabuleux – et un souvenir inoubliable. On retrouve les deux artistes en Elisabetta et Don Carlo, deux rôles qu’ils avaient incarnés en octobre 2019 sur la scène de l’Opéra Bastille. À ce moment, bien que réalisée dans le cadre d’un récital, l’interprétation est portée à son comble. Dans ce duo étonnant qui vient clôturer l’histoire d’amour entre Carlo et sa «mère », Alagna met, dans ce personnage qui lui colle à la peau depuis le Chatelet-1996, toute l’énergie du désespoir. Vingt-six années après, la voix, certes assombrie, a gardé sa fraicheur et il semble toujours être ce jeune anti-héros impétueux qui défie toutes les autorités. Elle, fabuleuse, apporte la tristesse de la Reine forcée et le contraste palpable dans ses aigus qui ont la tonalité de sanglots enveloppe cet instant du mystère de ses sentiments. Le moment est hors du temps, comme un songe qui nous fait voyager dans l’Espagne de Charles-Quint.

Avec Louise et Martha, l’on retrouve les deux artistes dans deux airs typiques de concert. Ce ne sont pas leurs rôles naturels, mais l’un comme l’autre y démontrent leur technique et leur sensibilité. Ah, ces aigus flottants et purs pour elle ! Ah, cette clarté du chant et des mots pour lui !

Durant toute la soirée, le Belgian National orchestra, mené par David Giménez, est au diapason du répertoire choisi et l’interprétation des morceaux orchestraux (les intermezzos de Manon Lescaut et de Cavalleria rusticana, la Navarraise du Cid, l’ouverture de Nabucco) se révèle très efficace.

Puis, voilà que vient une œuvre qui leur est également chère, ce Cavalleria Rusticana qu’Alagna a bien souvent interprété et dans lequel Kurzak a inauguré sa Santuzza l’été dernier au festival de Vérone. Ce duo a cela de particulier qu’il est autant frappé de haine que d’amour, qu’à son insensibilité à lui répond le désespoir de l’éconduite. Dès les premiers mots, lui, transfiguré, sait littéralement projeter des accents cassants, méprisants, porteurs d’une violence dont l’audace, aujourd’hui, encore surprend. Il y est évidemment magistral tant, depuis quelques années, ce rôle est, avec Pagliaccio, un de ses étendards et lui colle à la peau. Elle, comme elle le faisait à Vérone, exclut pour Santuzza toute expression de mégère. C’est bien une femme blessée qui tient tête et qui ne trouve comme seule issue que de maudire son amour. Là encore, le moment est puissant, car Alagna et Kurzak n’existent plus ; ils se sont effacés derrière leurs personnages et nous offrent une terrible scène de ménage, un condensé de drame pur.

Mais une soirée de Saint-Valentin ne pouvait finir sur une tonalité si sombre. Ce ne sont que des bis légers (7 !) qui viendront la clôturer. Eh oui ! en ce soir de fête, les spectateurs étaient bien décidés à participer. Alors, ils se sont amusés en chantant les refrains de « Funiculi, Funicula », car les cadeaux, les soirs de Saint-Valentin, ça aime à circuler dans les deux sens. Arrivés au bout des partitions, le couple enchanteur (et espiègle) terminera sur les accents en polonais et en français, d’une veuve aussi joyeuse que l’était le public trépignant à qui il a fait oublier toutes les contraintes de la pandémie. Et les sourires à la fin du concert ont alors été la meilleure preuve que cette soirée lui a fait un bien fou.

Visuel : Paul Fourier

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Paul Fourier

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