Opéra
Le feu d’artifice de Roberto Alagna à la Salle Gaveau

Le feu d’artifice de Roberto Alagna à la Salle Gaveau

14 décembre 2021 | PAR Paul Fourier

Le ténor a donné un récital éblouissant le 10 décembre. En dépit des contraintes liées à la pandémie, les Parisiens n’avaient pas raté le rendez-vous et la salle était quasi comble. Ils ne l’ont pas regretté.

La soirée s’intitulait « Du théâtre à l’opéra », une accroche rappelant que bien des opéras ont connu un précédent théâtral avant d’être mis en musique.
D’un point de vue chronologique, les airs mis à l’honneur ce soir doivent leur existence à Corneille (Polyeucte), Rostand (Cyrano), Schiller (Luisa Miller), Shakespeare (Roméo et Juliette et Othello), Victorien Sardou (Fedora et Tosca, tous deux immortalisés par Sarah Bernhardt) et même à Euripide (Iphigénie en Tauride).
La vie n’est jamais loin du théâtre et l’on pouvait se souvenir, à l’occasion, que la comédie (la maîtresse de Gounod qui prend le manuscrit de Polyeucte en otage) ou la tragédie (la mort d’Alexandre II, toile de fond du Fedora) furent les deux dimensions également exploitées sur les planches et portées par l’art lyrique.

Si Pagliacci de Leoncavallo échappe à la règle, l’on comprendra, aux mots prononcés par Tonio (et dits ce soir par Roberto Alagna, malgré la tessiture de baryton requise) qu’ils offrent la meilleure des introductions à une soirée où l’art lyrique rejoignait le théâtre : « S’il vous plaît ! Permettez ! Mesdames et messieurs ! Excusez-moi de me présenter seul. Je suis le Prologue. Puisque l’auteur fait revivre les masques de l’ancienne comédie, il veut aussi reprendre les anciens usages de la scène, et c’est pourquoi il m’envoie (…) »

De Pagliacci, l’on sait qu’actuellement qu’Alagna en est, sans conteste, le meilleur titulaire. « Si Puo », l’air de Tonio, chanté ce soir, montre qu’interprète d’un opéra, il semble l’avoir fait sien, en totalité et, pourrait-on dire, tous rôles confondus. Son cher Caruso (et quelques autres ténors, tel Beniamino Gigli) lui avait déjà ouvert la voie et sa voix s’accorde idéalement à cette déclamation théâtrale à laquelle il donne vie, comme s’il allait enchaîner l’opéra entier à lui tout seul.

Il donne ensuite corps à la bravacherie de Cyrano ; à quelques exceptions près, les airs interprétés ce soir lui sont familiers, car il les a incarnés sur scène. Peu l’ont fait pour Cyrano et c’est l’occasion de se rappeler que ce fut, bien sûr, le cas pour l’opéra d’Alfano. L’on comprend alors la gourmandise avec laquelle il se saisit de l’air d’un personnage qui a tout pour lui plaire.
Avant cela, Mathieu Herzog et l’orchestre Appassionato auront adressé un clin d’œil musical à Jean-Claude Petit, compositeur de la bande-son du film de Rappeneau et à l’inoubliable Depardieu.
Au fil de la soirée, même si l’ouverture de Don Giovanni, très bien exécutée, paraît sensiblement décalée avec le reste du programme, les morceaux purement musicaux (l’ouverture de Luisa Miller, l’intermezzo de Fedora) auront été finement interprétés par des musiciens peu nombreux, mais brillants qui parvinrent à faire passer l’ampleur et le dramatisme requis. Accompagnant Alagna, ils auront aussi su se faire discrets mais élégants, en phase avec la voix du ténor.

Par ailleurs, même si le dispositif scénique et l’éclairage aux néons, dans lequel ils étaient enserrés, n’apportaient pas de « plus » considérable, l’engagement de Be Classical – les concepteurs représentés ce soir par Jesse Mimeran – engagement qui a pour but de récolter des fonds pour la Fondation Positive Planet – dont la vocation est de créer des emplois pour les jeunes – est hautement à saluer.

Certes, après Cyrano, l’on comprend l’adéquation de l’air qui suit, celui de Pylade de l’Iphigénie en Tauride de Gluck, avec le thème du soir ainsi que l’envie de Roberto de balayer la plus large période possible. Mais, si l’on ne peut nier que le style est incomparable et que sa fabuleuse prononciation s’accorde si bien à l’écriture du compositeur, il n’empêche que la voix du ténor s’avère, aujourd’hui, assez lourde pour l’exercice.
En revanche, ce ne sera évidemment pas le cas pour les airs très tendus, et chacun avec ses difficultés, de PolyeucteSource délicieuse ») de Gounod et de Luisa Miller qui précèdent et suivent l’entracte.

Une seconde partie ébouriffante !

Néanmoins, si la soirée était jusqu’ici très belle, elle va basculer dans l’exceptionnel avec un très long passage (plus de 8 minutes) tirée de Fedora de Giordano (« Mia madre » … « la fange mi svela » … « vedi io piango »). L’on se rappelle à l’occasion qu’un certain Caruso, inconnu, fut révélé par le rôle. Ce soir, la scène sera un miracle d’interprétation.
D’abord, parce que Roberto Alagna y trouve une tessiture parfaite pour lui, mais aussi, parce que le vrai professionnel, celui dont on sait qu’il travaille inlassablement, nous démontre à quel point de perfection il est arrivé pour ce rôle, dans l’attente des représentations prévues à la Scala de Milan – avec Sonya Yoncheva dans le rôle-titre -, représentations toujours repoussées, et qui espérons-le se tiendront à l’automne. Il y a un peu de Paillasse dans les accents douloureux du Prince Ipanov et l’on adorerait que ces accents appartiennent à un nouveau rôle fétiche pour Alagna… pour peu que des grandes scènes osent monter l’œuvre…

Roberto Alagna affronte ensuite Shakespeare par Roméo et Juliette. À vrai dire, le ténor qui aime à faire découvrir, présente là un air du très méconnu Giulietta e Romeo de Zandonai, air qui lui va également comme un gant et où il apporte, cette fois, la souffrance de l’amoureux, et ce, avec une émotion extrême, sans jamais tomber dans l’excès ou dans l’emphase.

Et… arrive Otello… et c’est le coup de grâce, car l’artiste, en un instant, nous propulse à Venise, au cœur même de l’homme que la jalousie mortifère détruit. Sommes-nous désormais dans une salle d’opéra où les œuvres défileraient à toute allure ? Le pouvoir et la perfection de l’interprétation nous font voyager instantanément dans Le Cid (encore Corneille, mais Massenet cette fois) pour un somptueux « Ah, tout est bien fini… Ô Souverain, Ô juge, Ô père… », puis défiant la raison, revenant à Victorien Sardou que Puccini a sublimé, c’est un « E lucevan le stelle » totalement maîtrisé, tellement vrai, où les effets, vibrato, pianis et diminuendos se révèlent pure beauté.

Après un programme et des bis d’une telle puissance, l’on se dit que l’artiste nous a suffisamment émerveillés. Que nenni ! C’est avec une réelle gourmandise – que le voit et que l’on ressent -, avec une envie de faire plaisir à son public, que Roberto Alagna se lance dans rien de moins que la scène finale d’Otello ! … et c’est absolument gigantesque. La souffrance brute est là, tout comme le corps de Desdémone et nous, spectateurs, sommes inclus dans un opéra imaginaire qui se déroule sous nos yeux.

Le moment arrive où toutes les partitions sont épuisées. Avec humour, comme pour refermer la parenthèse théâtrale, il prétextera une erreur dans son premier air pour reprendre le « Si Puo » de Pagliacci, avec la même fraicheur qu’au début… et une intensité redoublée.
Et puisqu’il fallait tout de même finir et renvoyer les spectateurs totalement galvanisés par la performance, il terminera avec une chanson corse – chanson qui sert à l’occasion de berceuse à Malena, sa plus jeune fille (qui a probablement accompagné sa maman en Pologne pour un Stabat Mater, donné le même soir).

Chez les Alagna, on le sait, tout est histoire de famille. Comme tout un chacun, Roberto Alagna avance en âge. Il nous le rappelle d’ailleurs, lorsqu’à la fin de la soirée, il dit qu’il revenait, ce soir, en solo, à la Salle Gaveau après 20 ans d’absence (il s’y est produit en duo avec Aleksandra Kurzak en 2019). Ce jour-là, sa première fille, la petite Ornella lui avait apporté un bouquet « plus grand qu’elle ». Beaucoup plus grande désormais et très belle, c’est elle qui y retourne avant que « la Mamma » ne monte avec Roberto sur scène. La vraie famille rejoignait alors l’autre famille, celle de cœur, qui l’accompagne et fut, une fois encore, conquis par la prodigalité de l’artiste.

Ainsi résonnaient encore les mots de Tonio « Et vous ! Plutôt que nos pauvres défroques de bouffons, considérez nos âmes, car nous sommes des hommes, de chair et d’os, qui, tout comme vous, respirons l’air de ce monde orphelin ! ». L’artiste, comme l’homme, nous quittait en nous donnant le désir de renouer, très vite, ce lien indéfectible que son immense talent et sa générosité ont su créer…

Visuel : © Paul Fourier

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Paul Fourier

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