Opéra
Miracle des grands soirs à Vérone avec Cav / Pag

Miracle des grands soirs à Vérone avec Cav / Pag

03 août 2021 | PAR Paul Fourier

Production de l’année, le diptyque Cavalleria Rusticana et Pagliacci était de retour dans les Arènes de Vérone, ce 31 juillet 2021. C’est peu dire qu’avec la distribution réunie ce soir et la direction de Marco Armiliato, l’on a atteint des sommets.

Toute la Culture était à l’inauguration le 25 juin de cette nouvelle production (lire l’article) dans laquelle les décors centraux figuratifs sont éclairés par les images vidéo projetées sur les parois latérales et le mur du fond (conception : D-Wok). Il n’y a guère à redire sur l’efficacité du dispositif avec pour seule critique le trop-plein de figurants dans Pagliacci.
C’est donc bien pour le plateau réuni – l’un des plus flamboyants sur le papier de cette édition 2021 – qu’il fallait refaire le voyage.

Aleksandra Kurzak, Santuzza lumineuse

Il est fréquent d’entendre le couple de ce soir dans Pagliacci. En revanche, pour Cavalleria Rusticana, si le ténor y est en son domaine, la soprano faisait là une prise de rôle scénique* risquée et non des moindres, sachant qu’elle était la première à enchaîner les deux rôles dans une même soirée aux Arènes de Vérone.
Certes, il est aujourd’hui assez rare de voir une soprano distribuée dans ce rôle, mais Aleksandra Kurzak rappelait début 2020 (lire l’entretien que nous avions eu avec elle, la prise de rôle était prévue pour l’été suivant) que ce fut le cas de la créatrice, Gemma Bellincioni, à laquelle succéda Lina Bruna Rasa du temps de Mascagni, et, au disque, Maria Callas, Renata Scotto, Renata Tebaldi… Gageons que la préparation en amont a été à la hauteur, car le nombre de répétitions est, à Vérone, extrêmement limité. Mais l’équipe réunie ce soir se connait bien et l’on se doute que le couple (avantage d’avoir son partenaire à la maison) a travaillé d’arrache-pied en grands professionnels qu’ils sont.

Au début de la représentation, notre oreille accoutumée est prise par surprise, le temps qu’il faut pour concevoir une Santuzza différente, plus féminine, plus complexe, pas hargneuse, mais dont le désespoir grandit avec l’intrigue. Malgré son chignon austère, accompagné somptueusement par Marco Armiliato et un chœur luxueux, voilà, dès sa prière d’entrée, une héroïne douce et attachante portée par un chant lumineux qui donne des frissons. La richesse du timbre de la Kurzak fait merveille sur toute l’étendue des registres sollicités. Sa confession à Mamma Lucia (« Voi lo sapete ») est un subtil dosage d’où émergent des graves naturels, couronné par un « Io son dannato » déchirant.
En puriste, Roberto Alagna ouvre la représentation, en coulisses, par la cantate « Lola ca di latti la cammisa » en dialecte sicilien, moment malheureusement un peu gâché par un effet d’écho assez désagréable peut-être dû à une sonorisation mal réglée. Lorsqu’il réapparaît ensuite, c’est un homme pressé, sanguin, bien peu intéressé par cette Santuzza qui se dresse sur sa route. Vocalement, une fois de plus, la clarté de la prononciation est parfaite et doit être particulièrement appréciée par les Italiens présents.
Dans ce qui suit, par une savante maitrise des percussions, Marco Armiliato fait planer une ambiance d’orage sur l’affrontement à la violence sous-jacente d’un duo presque dérangeant tant le couple est en fusion et que les sentiments ambivalents d’amour et de haine sont là si bien mis en évidence. Le « A te la male pasqua » prémonitoire que Kurzak lance à Alagna est l’aboutissement magnifique de ce duo d’anthologie qui saisit toute l’assistance. D’autant que le jeu est au diapason notamment lorsque ténor se retournant du haut des escaliers, semble percuté par cette menace… moment de réflexion du personnage qui perçoit la bascule qui va lui être funeste.
Aleksandra Kurzark continue sur sa lancée (on n’insistera jamais assez sur l’intensité de ce rôle dans un temps aussi court), donnant à la révélation à Alfio des teintes d’innocence un peu fourbe, usant d’aigus tantôt enjôleurs, tantôt volontairement à la limite du cri qui trahissent son double-jeu. Ambrogio Maestri est alors magnifique en chef de clan, tout d’un roc, au timbre magique et à la présence magnétique.
Avec des cordes à l’homogénéité caressante, Marco Armiliato saisit l’intermezzo qui suit pour en faire un merveilleux moment de respiration dans cet opéra étouffant. On est, à ce moment, happé par la capacité du chef à imposer les contrastes nécessaires dans cette intrigue courte aux ambiances différentes. L’orchestre et le chœur sont teintés d’une légèreté fugace avant que Roberto Alagna n’entame une chanson à boire tonitruante dérivant en agressivité à l’égard d’Alfio qui a refusé son toast. Après son coup d’éclat plein de morgue, son « Mamma, quel vino » est émouvant comme le sanglot d’un homme qui n’a pas mesuré la portée de ses actes, prend conscience de ses erreurs… avant de succomber. Le ténor fait une fois de plus la démonstration extraordinaire de ce mélange de force, de fragilité et d’humanité qu’il sait mener au plus haut, mélange qui n’appartient qu’à lui, maître qu’il est dans ce répertoire qui lui est cher, car il sait en faire émerger l’essence pour le magnifier.

En cette première partie, avec Armiliato dans la fosse, Maestri en Alfio de luxe, Elena Zilio, Mamma Lucia à la présence aussi forte qu’émouvante et même si la Lola de Clarissa Leonardi manque un peu de subtilités, ce Cavalleria rusticana avait toutes les chances d’être un grand moment. Pour être exceptionnel dans ce lieu unique, il fallait une conjonction des planètes, il fallait Roberto et il fallait Santuzza… De bout en bout, dans ce rôle qu’elle a eu le temps de faire mûrir à cause de l’annulation 2020, Kurzak l’aura réinventé à sa façon, jouant de son timbre d’or, de ses moyens propres et de ses points forts, usant de chaque nuance. Elle peut marquer ce soir d’une pierre blanche tant son pari est réussi.

Roberto Alagna, Pagliaccio suprême

Après l’entracte, Ambrogio Maestri, force tranquille parfaitement à son aise, lance en beauté le prologue de PagliacciSi puo ? ») avec une déclamation sonore, superbement timbrée et musicale.
L’on retrouve ensuite Alagna fanfaronnant dans son air d’entrée (« Une grande spettacolo ») avant qu’Aleksandra Kurzak, en terrain connu, ne nous surprenne par la fraicheur de la voix, les aigus clairs et l’aisance qu’elle affiche dans « Qual Fiamma » – « Stridono lassù » après sa performance de première partie. Les deux duos qui suivent avec l’adipeux Tonio (Maestri grandiose), puis le séducteur Silvio (Mario Cassi excellent) sont admirables et trouvent la soprano jouant de tous ses registres, tigresse acculée qui fouette l’importun ou douce amoureuse saisie d’une pointe d’inquiétude.

Et le miracle se reproduit…

Roberto Alagna rappelle là sa filiation avec les grands Pagliaccio du passé, Caruso en tête, en magnifiant le « Vesti la giubba » en un subtil dosage de déclamation triste et de vibrato contrôlé pour l’émotion. Ce condensé d’art brut laisse pantois et c’est en vain que le public, conscient du moment d’exception, tentera de lui arracher un bis. On sait que le ténor, par principe, n’en donne jamais.

Nouvel intermezzo et, dans cette seconde partie, Marco Armiliato à la tête de l’Orchestre des Arènes de Vérone continue à donner de l’ampleur à la musique de Leoncavallo, la ponctuant ou la caressant comme, en d’autres instants, il accompagne les solistes, les soutenant et ne les embarrassant jamais. De son côté, d’un bout à l’autre de cette soirée, dirigé par Vito Lombardi, le chœur, placé en gradins côté jardin, acteur à part entière des deux drames, aura brillé et contribué à la puissance de feu de l’ensemble.

Alors que l’on parvient à faire abstraction du tohu-bohu régnant sur scène et du fait qu’il faut être attentif pour pister les solistes perdus au milieu de la foule de tant de figurants, on assiste à un épilogue en feu d’artifice. Le Peppe de Matteo Mezzaro dispense une très belle sérénade d’Arlequin, le moment de Commedia dell’arte prend une douceur parfois presque mozartienne avant que le Canio de Roberto Alagna, d’une voix grave, crépusculaire ne vienne troubler la farce. À ce moment, Armiliato fait de la dentelle et l’orchestre répond aux tentatives désespérées de Nedda / Kurzak et aux emportements somptueusement dramatiques de Canio dans un saisissant « No, Pagliaccio non son ».
Le ténor va crescendo, se consumant sur scène ; l’on touche là au sublime. Jouant d’abord l’indifférence feinte, Aleksandra Kurzark trouve alors les accents de désarroi puis se lâche dans un cri de défi saisissant, menant la tension à son comble lorsqu’Alagna, assassin de Nedda, conclut avec « La commedia e finita » dans un sanglot.

C’est ainsi que se termine l’une de ces grandes soirées qui portent très haut la quintessence de l’opéra dramatique italien, en un lieu fait pour recevoir tous les excès, même les plus beaux. Dans leur petite caravane, ces saltimbanques – si utiles, si nécessaires, si talentueux – sont arrivés et ils nous ont donné là, plus qu’un un splendide spectacle. Dans une période singulière, ils nous ont offert le miracle d’un moment de ravissement voire même d’enchantement.

Visuels : © Arena di Verona 98° Opera Festival 2021

(*) Aleksandra Kurzak a interprété Santuzza pour la première fois mais en version concert à Palerme en 2020

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Paul Fourier

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