Opéra
Au Teatro Colón de Buenos-Aires, un Elisir d’amore vintage avec « bis » à la clé

Au Teatro Colón de Buenos-Aires, un Elisir d’amore vintage avec « bis » à la clé

10 août 2022 | PAR La Rédaction

Porté par une distribution magistrale, L’Elisir d’amore revient au Théâtre Colón de Buenos Aires dans une mise en scène vintage qui rend hommage au musical Grease. Un spectacle jouissif avec, de surcroit, un « bis » historique de Javier Camarena.

Par Marta Huertas de Gebelin

Imaginez une histoire d’amour qui semble vouée à l’échec, mais finit en « happy end », une histoire servie par une musique brillante et entrainante. C’est L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti.
Imaginez maintenant la cour d’une université dans une petite ville américaine des années 50, à l’esthétique rockabilly. C’est la production de L’Elisir d’amore du Théâtre Colón de Buenos Aires, signée par l’espagnol Emilio Sagi.
Imaginez enfin les plus grandes stars du bel canto sous la baguette d’un spécialiste du genre, et le bis historique de « Una furtiva lagrima ». C’est toujours L’Elisir d’amore du Théâtre Colón, lors de la représentation du 4 août dernier.

L’heureuse rencontre entre le comique de l’opéra-bouffe et la touche sentimentale

Vous connaissez tous cette histoire simple, tirée presque mot pour mot du livret de l’opéra Le philtre de Daniel Auber, que Donizetti a mis en musique en quinze jours. On y retrouve Adina, une jeune fille riche, instruite et quelque peu inconséquente, et Nemorino, un paysan pauvre, ingénu et follement amoureux d’elle. Il ne sait pas lire, ni écrire, ni séduire. Il ne sait qu’aimer gauchement, avec une profonde et touchante sincérité. L’aime-t-elle à son tour sans en être consciente ? C’est bien possible. Mais trop de choses les séparent.
Deux déclencheurs imprévus vont alors contribuer à modifier ce statu quo : l’arrivée au village du sergent Belcore qui s’éprend d’Adina et veut l’épouser sur-le-champ, et celle du Dr Dulcamara, un vendeur ambulant offrant une préparation prodigieuse qui guérit tous les maux. Ayant bu ce qu’il tient pour l’élixir magique de « la Regina Isotta » (mais qui n’est que du vin), Nemorino, éméché, devient plus sociable, plus sûr de lui-même.
Aurait-ce suffit à changer la donne ? Probablement pas. Un dernier élément concourt à assurer le bonheur de Nemorino : il devient un bon parti grâce à l´héritage d’un vieil oncle riche, et toutes les jeunes filles du village se disputent ses faveurs. Adina, jalouse, est finalement obligée de reconnaitre son amour pour le jeune paysan.

Une esthétique rockabilly proche de « Grease » et un ballon facétieux

Dans la production 2022 de cet Élixir d’amour au Théâtre Colón de Buenos Aires, le metteur en scène Emilio Sagi nous propose un voyage à destination des années 50. Amplement aidé par les costumes de Renata Schussheim et les décors d’Enrique Bordolini, il a créé pour cet Élixir d’amour une ambiance très réussie dans le style rockabilly devenu tendance à l’époque aux États-Unis, et qui a connu un regain de popularité vingt ans plus tard, grâce à la comédie musicale Grease et le film subséquent avec John Travolta et Olivia Newton-John.
Sagi s’en est largement inspiré pour les détails visuels de cette production. Tout y est : un terrain de basket avec ses deux paniers, des gradins au fond et une clôture grillagée coulissante. Côté cour et côté jardin, des bâtiments universitaires en brique avec des peintures murales, dont l’image iconique de Travolta dans La fièvre du samedi soir. Des vélos rétro circulent sur le plateau ainsi qu’une belle De Soto décapotable des fifties pour l’entrée spectaculaire de Dulcamara.
L’action commence, avant la musique, par des jeunes en short blanc et T-shirt rouge (encore du Grease) qui jouent au basket. Pendant l’ouverture, arrivent des étudiantes, des spectateurs et des pom-pom girls qui dansent pour encourager les joueurs. On fait coulisser les grillages du front de scène pour dégager la vue. Tout semble bien rodé, bien en place. Alors, l’imprévu survient. Un ballon facétieux tombe dans la fosse d’orchestre. On entend un « Oh » prolongé des spectateurs. Il n’y a, heureusement, rien de grave et la représentation ne s’est pas arrêtée une seconde.
Dans cette atmosphère vintage, les mouvements des artistes restent traditionnels, avec des déplacements du chœur bien résolus. Dans les grandes lignes, le choix de Sagi est un bel exemple de cohérence esthétique avec un parti pris jeune et festif, coloré à souhait. Signalons toutefois, au deuxième acte, une scène farfelue : le docteur Dulcamara se déplaçant longuement sur le plateau, assis dans un moderne fauteuil de bureau à roulettes.

Camarena, Sierra et Maestri : un trio de choc pour Donizetti

Pour l’occasion, le Théâtre Colón avait visé haut. Trois des plus grandes stars de l’opéra international : Javier Camarena, Nadine Sierra et Ambrogio Maestri au service des personnages principaux de l’œuvre. Le résultat se devait d’être excellent.

Javier Camarena se présentait dans cette grande salle sud-américaine dans un rôle qu’il a moins chanté qu’on ne le croit, mais qui lui a valu des grandes satisfactions, dont trois “encore” au Teatro Real de Madrid. Il campe un personnage attachant qui évolue le long de l’œuvre. Du timide garçon amoureux manquant de confiance en lui-même, affublé d’un gilet en laine et d’une cravate papillon, qui n’arrive à marquer aucun panier, il va devenir un jeune homme en blouson noir et lunettes de soleil, qui danse (fort bien) à la Travolta et ne veut pas se rendre face à l’adversité, grâce à cet « élixir » qui le pousse aussi bien à jouer l‘indifférence qu’à exprimer ses sentiments, le tout sans perdre son innocence primitive. Camarena s’y trouve à son aise dans ce personnage où il peut montrer son talent d’acteur et sa voix belle et expressive, aux aigus brillants et si faciles. Bien entendu, on attendait son air du 2e acte, « Una furtiva lagrima », le moment de joie suprême quand il se rend compte qu’Adina l’aime, elle aussi. Son chant d’une très grande beauté a déclenché un tonnerre d’applaudissements aboutissant à un bis magistral qui a désormais marqué l’Histoire du Théâtre Colón.

Nadine Sierra, pour sa part, débutait professionnellement dans le rôle d’Adina qu’elle n’avait chanté qu’une fois, à ses débuts, au Programme de formation de Merola à San Francisco. C’est pourtant un rôle qui convient parfaitement à sa voix ronde et belle aux aigus aisés et puissants et à la technique assurée pour aborder les vocalises du bel canto. Son « Prendi, per me sei libero… » lui a valu de beaux applaudissements. Sierra a tout ce qu’il faut pour ce rôle : jeunesse, charme, désinvolture. Elle est appelée à devenir une Adina très recherchée quand elle aura bien rodé son personnage.

Ambrogio Maestri est un Dulcamara plus fortuné que d’habitude, mais tout aussi roublard, qui vend comme panacée universelle du champagne en demi-bouteilles. Il entre en scène dans un coupé décapotable couleur champagne, tout comme son costume, précédé de deux jeunes hôtesses. Seul personnage qui appartient encore à la commedia buffa, avec son verbiage burlesque et syllabique, Maestri offre une prestation remarquable. Il connaît sur le bout des doigts son Dulcamara qu’il a chanté plus de 200 fois. Et, en plus, il y croit – nous a-t-il raconté dans une interview récente – à ce personnage qui apporte un peu de bonheur avec son élixir universel.

Le prétentieux sergent Belcore est incarné par le baryton mexicain Alfredo Daza qui a assuré correctement son rôle. Quant à la mezzo argentine Florencia Machado, elle est une très bonne Giannina.

Le chef turinois Evelino Pidò, spécialiste du bel canto, avait choisi de rétablir certains passages souvent coupés, parmi lesquels celle du quatuor avec chœur avant le duo Dulcamara-Adina du second acte, utile pour mieux comprendre le « happy end ». Sous sa baguette, nous avons assisté à un spectacle réjouissant et à un parfait équilibre entre la fosse et la scène. L’Orchestre et le Chœur du Théâtre Colón (dirigé par Miguel Fabián Martinez) ont offert des prestations de grande qualité et contribué en bonne mesure au succès du spectacle.

Le public qui comblait la salle de presque 2500 places a applaudi longuement et acclamé avec enthousiasme les artistes, réjoui d’avoir assisté à ce beau triomphe de l’amour et du hasard.

Visuels : © Arnaldo Colombaroli et Máximo Parpagnoli 

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La Rédaction

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