Opéra
Roberto Alagna : « J’ai accepté de revenir à des Grieux par défi envers moi-même ! » (Interview)

Roberto Alagna : « J’ai accepté de revenir à des Grieux par défi envers moi-même ! » (Interview)

01 février 2022 | PAR Paul Fourier

En raison d’un remplacement, le ténor revient au personnage de des Grieux à l’Opéra de Paris. L’occasion de reparler de ce rôle, des récitals avec Aleksandra Kurzak, de Lohengrin, Tosca, Fedora…

Bonjour Roberto, vous remplacez Joshua Guerrero dans le rôle du Chevalier des Grieux pour trois dates dans Manon à l’Opéra de Paris. On a l’impression que c’est devenu le quotidien des artistes de voir son spectacle annulé, de remplacer ou d’être remplacé. Comment vivez-vous cette instabilité permanente ?

Dans le monde de l’Opéra, nous sommes, en général, habitués à remplacer ou à être remplacé. Il y a souvent des changements. C’est un art vivant où l’on chante vraiment, où il n’y a pas d’amplification et il n’y a pas de solution lorsque l’on est malade. Parfois, on ne peut pas aller contre la maladie et l’on est alors obligé de se faire remplacer ou de remplacer. Le problème aujourd’hui avec la Covid, c’est davantage d’organiser le travail en amont. Cette instabilité-là est très gênante ; on travaille un rôle ou un récital, et ce, jusqu’au dernier moment, mais on est dans l’incertitude de savoir si le spectacle va bien avoir lieu ou s’il va être annulé…
Cette incertitude nous met dans une sorte de « salle d’attente » et nuit à un approfondissement serein des rôles… Lorsqu’on les travaille profondément et que c’est annulé, on a engagé tout ce travail pour rien.
Inversement, le manque de visibilité ou les multiples informations / contre-informations constituent une sorte de « stop & go » qui désorganise forcément notre travail et risque de nous faire arriver insuffisamment préparés lorsque le spectacle est finalement maintenu.
Cela dit, personnellement, j’ai eu de la chance ! Même si j’ai travaillé un peu moins, j’ai pu continuer à le faire, malgré le confinement, malgré la Covid et je dirais, en passant un peu entre les gouttes, à surmonter les difficultés.

Sauf erreur, cela fait plus de dix ans que vous n’avez pas interprété ce rôle. Qu’est-ce que ça fait d’y revenir ?

Revenir après 11 ou 12 ans dans le rôle de des Grieux, c’est un défi et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai accepté la proposition de l’Opéra Bastille.
J’avais pris la décision d’en « faire un petit peu moins » au début de la saison. Et même si l’on m’a appelé pour des remplacements dans plusieurs productions, j’ai tout refusé parce que j’étais déjà bien assez occupé avec ce que j’avais à préparer, divers projets à travailler, ainsi que des récitals et concerts exigeants auxquels se rajoutaient mes autres projets et engagements.
Mais là, j’ai accepté… par défi ! Parce que revenir à un rôle de jeunesse après avoir interprété des grands rôles dramatiques, que ce soit Otello, Samson, Calaf dans Turandot ou autre chose, c’était un petit peu un défi pour moi-même. Et comme j’ai toujours aimé me remettre en question, j’ai accepté le challenge. J’espère que je ne vais pas le regretter ! (rires)

C’est Ailyn Pérez qui interprète le rôle de Manon. L’avez-vous déjà eue comme partenaire ?

Avec Ailyn, nous nous connaissons depuis des années. Elle a déjà été ma partenaire dans Carmen, où elle jouait Micaela, au Metropolitan Opera de New York. C’est quelqu’un qui a un vrai tempérament latin – elle est d’origine mexicaine -, c’est une belle artiste et une personne très gentille. C’est donc toujours un plaisir de travailler avec elle !

Roberto Alagna dans Manon à Vienne en mars 2007

Après cette Manon, il y a quelques « gros morceaux » dans votre planning, des opéras ainsi que des récitals avec Aleksandra Kurzak.

En effet, avec Aleksandra, nous avons ces projets de récitals avec un programme superbe, mais exigeant, qui comportera aussi des raretés puisque nous allons chanter le final de Thaïs dans lequel je tiendrai le rôle d’Athanaël… un rôle de baryton donc. Mais comme Aleksandra adore cette œuvre – elle vient de chanter le duo dans un concert en Pologne et elle est tombée amoureuse de cette musique – pour la servir (rires), pour un soir et le temps d’un duo, je vais changer de tessiture ! Il faut dire que ce duo sur la méditation de Thaïs est magnifique ; il est très beau et très touchant.
Il y aura aussi de grands duos comme ceux de Cavalleria Rusticana, de Don Carlos ainsi que des airs tels que ceux de Gioconda de Ponchielli, de Louise de Charpentier. À Paris, ce sera le 14 février, le jour de la Saint-Valentin, donc… il y aura de l’amour dans l’air ! (rires)
Je suis ravi de faire ce programme dans ma ville, à la Philharmonie de Paris, ainsi qu’à Bruxelles, au Bozar, dans un pays voisin qui nous attendait depuis longtemps. Nous venons de triompher à Liège avec Aleksandra dans un répertoire puccinien et nous avons hâte de retourner en Belgique pour proposer au public une autre facette de notre art.

Puis vient la reprise de Lohengrin à Berlin. Comment l’abordez-vous ?

En effet, il y aura ensuite pour moi la reprise de Lohengrin. J’ai très hâte de le reprendre, car j’avais été un peu frustré la première fois à Berlin ; j’avais, en effet, été obligé de chanter tout le temps avec le masque, jusqu’à la générale (comprise) et je n’ai pu l’enlever que le jour de la retransmission, retransmission qui plus est, était donnée sans public et pour une unique représentation.
De fait, je n’avais pas eu le temps de vraiment prendre mes marques dans ce rôle que j’adore, dans cette musique que j’aime beaucoup. Et je ne l’ai chanté qu’une seule soirée, un peu sans filet d’ailleurs.
Donc, j’espère que cette fois nous aurons un peu plus de répétitions et surtout la présence du public, ce qui change tout ! Vous savez bien que le théâtre vivant est une communion avec le public. Si on n’a pas cet échange d’émotions, cela reste quelque chose de figé, qui manque de vie. En tout cas je le conçois comme ça et je suis vraiment ravi de reprendre ce rôle.
Alors, il va falloir que je m’y remette, parce que le temps a passé ! Je vais m’y replonger, le retravailler à fond afin de pouvoir, peut-être, trouver une dimension supplémentaire. Et contrairement à l’an dernier, avec une série de représentations, j’espère trouver une sorte de vitesse de croisière wagnérienne.

Avec Aleksandra, vous allez retourner à New-York pour Tosca où elle va enfin pouvoir faire sa prise de rôle. Qu’est-ce que ça fait de savoir que vous allez chanter cet opéra à ses côtés ?

Je suis impatient de découvrir la Tosca d’Aleksandra parce que je suis certain qu’elle va en faire un personnage singulier grâce à sa musicalité, son aisance scénique, son tempérament et sa technique qui est très aguerrie. Aleksandra est capable, par la clarté et le brillant de sa voix, d’apporter une sorte de fraîcheur, de jeunesse dans ce personnage qui le mérite, puisque la diva Floria Tosca est finalement très jeune.
J’ai déjà pu constater ce qu’elle peut donner dans ce rôle puisque nous avons chanté ensemble le duo du premier acte, que nous l’avons enregistré, que nous l’avons souvent interprété en concert.
J’apprécie énormément sa version de « Vissi d’arte » qui est très musicale ; elle en fait une vraie prière.
Donc parce que je connais les qualités d’Aleksandra, je sais qu’elle sait apporter une vraie profondeur du personnage, qu’elle est toujours très juste dans sa gestuelle, dans son approche psychologique et physique.
J’ai hâte de me confronter à son interprétation et j’espère évidemment que le public sera ravi de découvrir une nouvelle Tosca.

Ensuite, après le Met, nous ne quitterons pas Puccini puisque nous irons incarner Rodolfo et Mimi dans La Bohème, pour une soirée, à Puerto Rico.
Cela je me réjouit toujours de retrouver ces personnages. Ce sont des personnages de jeunesse et ils me permettent de garder une sorte de flexibilité de la voix, de « morbidezza », alors que j’alterne des rôles plus lourds ou plus lyriques.
Donc je continue cette gymnastique qui est bénéfique pour la voix et, en tout cas, la perspective de reprendre ce personnage de Rodolfo, surtout avec Aleksandra comme Mimi, m’enchante.

Enfin, à l’automne à la Scala de Milan, il devrait y avoir cette formidable prise de rôle du Comte Loris Ipanoff. Outre que ce sera alors votre grand retour dans cette maison, on sent que vous avez déjà beaucoup travaillé le rôle comme en témoigne l’extrait magnifique donné à Gaveau dernièrement. Est-ce que ce rôle correspond à une étape importante de votre carrière ?

Il y aura effectivement un retour à la Scala avec Fedora. En fait, ce rôle de Loris, j’avais déjà commencé à le travailler, mais la Covid étant arrivée et la production ayant été annulée, je l’avais laissé de côté. Il va donc falloir que je le reprenne, que je le travaille à nouveau et que je l’approfondisse encore. C’est vrai que j’aime beaucoup cette œuvre, et ce, depuis longtemps.
C’est curieux, lorsque pour l’étudier j’ai repris ma partition – que j’avais achetée à Pesaro à l’époque où je faisais le concours Pavarotti – en l’ouvrant, j’ai découvert avec émotion qu’il y avait le numéro de téléphone que le grand Luciano avait inscrit sur la page de garde pour que je puisse l’appeler ! J’ai été très ému de retrouver ce numéro écrit de la main de Luciano, et j’espère que ce sera un bon signe…
C’est une œuvre magnifique et, de surcroît, c’est le grand Caruso qui a été le premier à la créer. Je suis vraiment ravi de revenir à la Scala dans cette œuvre qui est une œuvre magistrale que j’aime beaucoup.

Pour le moment, il n’y a rien sur votre planning d’été. Y aurait-il des spectacles non encore annoncés ?

Oui il y a encore quelques spectacles qui n’ont pas encore été annoncés et qui vont l’être prochainement, notamment un opéra à Vérone … à suivre !

On attend donc cela avec impatience et, en attendant, rendez-vous le 5 février sur la scène de l’Opéra Bastille pour la première de Manon !

Visuel : © Roberto Alagna

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Paul Fourier

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