Opéra

Une Première contrariée de Don Carlo à l’Opéra Bastille

Une Première contrariée de Don Carlo à l’Opéra Bastille

28 octobre 2019 | PAR Paul Fourier

L’Opéra de Paris reprend sa production de l’opéra de Verdi avec une distribution totalement renouvelée. L’abandon de Roberto Alagna, malade, après les deux premiers actes a terni la fête. Mais Aleksandra Kurzak, Anita Rachvelishvili et René Pape sont magnifiques.

En 2017, la production de la version française intégrale de Don Carlos, confiée à Krzyrztof Warlikowski, et dans laquelle évoluait la fine fleur du chant international, fut un événement de la saison de l’ONP. Deux années après, la reprise, cette fois pour la version italienne en cinq actes (dite version de Modène), s’offre le luxe d’une distribution tout aussi prestigieuse. Il ne fallait seulement pas que la grippe ne passât pas par là.

Si l’on ne découvre pas la production, on continue à lui trouver une force indéniable et une noirceur, à la longue, inconfortable.

Extrêmement travaillée dans les intentions, la mise en scène va au cœur des sentiments des protagonistes de ce drame implacable et vaut par une direction d’acteurs exemplaire qui rend l’intrigue à la fois actuelle et intemporelle. Krzyrztof Warlikowski raconte, au prix tout de même de quelques invraisemblances et temps faibles, une histoire mortifère qui va conduire les deux personnages principaux au suicide. Carlo, au bout de sa souffrance, n’y parviendra pas et revivra le drame devant nos yeux. Au contraire, Élisabeth, qui évolue progressivement de son statut de victime vers un destin assumé, sera engloutie par la violence qu’elle a subie au début de l’œuvre.
Certaines scènes – notamment la toute première – se révèlent d’un statisme pesant. D’autres sont, en revanche, d’une grande puissance comme celle dans le jardin, où l’énergie d’Eboli, dépitée de ne pas être l’aimée de Carlo, se libère, de manière si juste. C’est à partir de là qu’elle s’affirmera comme le pendant dévastateur et négatif de Rodrigue qui, lui, cherche à protéger le Prince. De même, la scène où le Roi affiche son désarroi – voire sa dépression – et son alcoolisme, avant la scène clé de l’autodafé, éclaire très subtilement les ressorts de ce qui va suivre. Néanmoins, il n’empêche que le sentiment d’oppression permanente dans lequel nous sommes plongés sur une telle longueur d’opéra (4h30 avec les entractes) s’avère, au bout du compte, inconfortable.

La distribution étincelle, chacun jouant de ses propres atouts avec talent et expérience.

Il s’agit du grand retour de Roberto Alagna au rôle de Don Carlo qu’il a abordé, pour la première fois, dans sa version française, il y a vingt-trois ans, au théâtre du Châtelet (voir l’interview qu’il nous accordée). Rares sont les ténors qui osent chanter un rôle aussi emblématique sur une telle durée. Et les qualités actuelles de l’artiste indiquent que le pari devrait être gagnant.
Mais… il y a des soirs, hélas, où la malchance joue de sérieux tours. Et alors que la grippe rôdait dans la famille Alagna depuis quelques jours, il a fallu qu’elle tombe sur lui le soir précis de la Première !
Pourtant, le début de la représentation le montre plutôt en forme, avec un étrange mélange assez envoûtant de chant resté à la fois juvénile et paradoxalement aussi devenu plus mature. Les notes sont bien tenues, les pianis présents. Peut-être l’ensemble est-il légèrement moins souple que d’habitude, mais on n’y prête guère attention d’autant que la fin de l’acte I est magnifiquement négociée par un recours aux graves qui semblent avoir transformé, brusquement, le jeune homme fougueux en un homme brisé par la révélation d’un monde qui s‘effondre. Le duo avec Rodrigue s’avère de belle tenue, mais l’affrontement amoureux avec la Reine montre effectivement des signes progressifs de fatigue, comme si – en y repensant a posteriori – le chanteur épuisait ses forces petit à petit. Il faudra l’annonce de la fin du premier entracte pour comprendre la raison de cette baisse de tension. La grippe aura terrassé Carlo, bien plus sûrement que le destin.
Roberto Alagna n’aura donc donné ce soir qu’une petite partie de ce qu’il est capable de livrer dans le rôle et l’on espère qu’il sera bien vite remis.

De Sergio Escobar qui l’a remplacé au pied levé, tâche difficile s’il en est surtout avec le public parfois cruel de Paris, on retiendra après des débuts très hésitants, une évolution qui le montre, sinon exceptionnel, au moins de bonne tenue dans le dernier acte.

Aleksandra Kurzak offre une démonstration éclatante de son art – même si après la défection de Roberto, on la sent tout d’abord, et à juste titre un peu troublée. Warlikowski a fait d’Élisabeth d’une femme qui surgit, contre son gré, dans un milieu qui lui est hostile, avec un mari qu’elle n’aime pas. Son statut de Reine ne l’empêche pas de s’abriter, dès qu’elle le peut derrière des lunettes noires qui dissimulent sa souffrance. Ce personnage est en adéquation parfaite avec la voix de la soprano, tant Kurzak incarne, en première partie, cette féminité fragile avec une voix tout en nuances, des aigus aériens et d’admirables notes filées. Son « non pianger, mia compagna », lorsqu’elle doit, en plus, abandonner sa femme de compagnie, se ressent telle une émouvante lamentation. Puis au fur et à mesure que la Reine s’installe dans son statut, gouverne ce mari dépressif, assume son amour pour Carlo, la femme se libère et le chant s’affirme alors plus sombre pour aboutir à un « tu che le vanita » absolument souverain. À la fin de l’opéra, Elisabeth, complètement délivrée et finalement résolue à mourir, dispensera, dans le duo avec Carlo, un chant sublime, en apesanteur, d’où émanera une bouleversante mélancolie. En construisant, petit à petit, ce personnage émouvant, Kurzak incarne une Élisabeth bien différente des femmes fortes qui affrontent leur destin dès le début, et, de manière stupéfiante, ajoute ce rôle à sa carrière déjà riche.

À l’opposé du spectre, se trouve une autre femme, celle-là totalement extravertie, une combattante à l’épée et à la sexualité assumée. Elle est très entourée, mène son monde à la baguette, est provocante… et couche avec le Roi. Pour cette femme, il faut une voix libre et puissante. Et l’on n’est pas déçu par la prestation flamboyante d’Anita Rachvelishvili, même si le chant qui passe parfois en force n’est pas exempt de petits défauts, d’aigus un peu tirés ou de vocalises imprécises. Pour autant, que cela soit dans le premier air ou dans le second, elle émerveille. Tout d’abord, elle s’affirme et laisse exploser une personnalité décomplexée – à la limite de la vulgarité – pour incarner, à la fin, un autre type de combattante. Mais cette énergie ne servira plus à rien, car les deux amoureux sont irrémédiablement condamnés. Cette voix de bronze du « O don fatale » et ses graves impressionnants, lorsqu’elle emplit la grande salle de Bastille, recueille à juste titre l’ovation, qui consacre, une fois de plus l’artiste que Paris adore.

Au milieu de ces deux femmes, il y a Philippe II. René Pape connaît et pratique ce rôle depuis si longtemps ! Il en maîtrise chaque accent et peut se permettre d’y ajouter la dimension dépressive qu’a taillée Warlikowski pour le Roi. Il est excellent dans l’affirmation de son pouvoir face à Posa ou à son fils, tout comme dans les doutes et les failles qui se dévoilent dans le « Ella giammai m’amo » qui est chanté comme un sommet de détresse humaine. Il sait jouer de toutes ces nuances qui éclairent les motivations d’un personnage finalement faible, esclave de l’inquisiteur tout comme, singulièrement, de sa femme et ainsi, rejoint les grands interprètes du rôle.

Face à ces grands acteurs – chanteurs, Étienne Dupuis campe un Posa efficace, mais sa voix claire et qui manque de couleurs pêche à apporter la même profondeur psychologique. Cela reste, malgré tout, très beau et la mort de Rodrigue nous donnera un admirable moment de chant.
Vitalij Kowaljow, en admirable inquisiteur, saura accorder sa voix avec celle du Roi qu’il affrontera à l’acte IV. Bien que de timbre un peu clair pour le rôle, Sava Vemic incarne un frère impressionnant. Les plus petits rôles relèvent du luxe avec l’excellente Ève-Maud Hubeaux (qui fut Eboli sur une autre scène), Tamara Banjesevic (la voix du ciel) et Julien Dran en Comte de Lerme.

La direction de Fabio Luisi, bien qu’un peu inégale, sublime néanmoins dans les scènes clés la magnifique partition de Verdi et adopte des tempis qui laisse le chant se déployer au mieux. Le Chœur de l’Opéra de Paris est, à l’habitude, à la hauteur de l’ensemble.

Ainsi, il ne reste plus qu’à espérer que la distribution retrouve rapidement son élément pivot, et que cette reprise se hisse, lors des prochaines représentations, aux sommets auxquels elle peut légitimement prétendre.

Visuels © Vincent Pontet

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Paul Fourier

2 thoughts on “Une Première contrariée de Don Carlo à l’Opéra Bastille”

Commentaire(s)

  • Boutteville Eliane

    Bonjour
    J’ai assisté hier soir le 28 Octobre à la représentation de Don Carlo et bien sur ravie Par contre j’ai une question à poser en espérant avoir une réponse Au 5 acte Elisabeth chante merveilleusement son grand air « tu che le vanita….suivi de l’air d’Eboli « o don cruel  » je n ‘ai pas compris comment une soprane lyrique pouvait interpreter l’air d’ une mezzo qui l’avait chanté admiablement dans l’acte 4
    J’aimerais avoir une explication si vous le pouvez Avec mes remerciements

    octobre 29, 2019 at 23 h 32 min
    • Paul Fourier

      Bonjour Eliane,
      Je ne comprends pas très bien mais je suppose que vous dites ça car Elisabeth chante dans le « tu che le vanita » la phrase Addio, verd’anni, ancor ! cedendo al duol crudel » mais ça n’a rien à voir avec le Dono crudel de Eboli et la musique n’est pas la même d’ailleurs.
      Je ne sais pas si ça répond à votre question…

      octobre 30, 2019 at 10 h 38 min

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