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Souvenirs d’un futur proche, exposition de Maria Ibáñez Lago au SalonH

Souvenirs d’un futur proche, exposition de Maria Ibáñez Lago au SalonH

28 octobre 2019 | PAR Pauline Lisowski

Maria Ibáñez Lago travaille à la frontière entre la peinture et les arts de la scène. Son intérêt pour le paysage se double d’un engagement envers les enjeux écologiques et une compréhension des phénomènes naturels. Par l’emploi du textile, plus précisément des bannières, elle convoque un esprit de revendication. Elle présente pour cette exposition au SalonH, galerie dans le 6e arrondissement de Paris, un ensemble de nouvelles œuvres, peintures, sculptures et installations.

Ses peintures convoquent des paysages que l’Homme exploite, une topographie et une géologie qui l’amène à s’interroger sur le passé et le futur de lieux, à partir desquels elle a mené son enquête. L’artiste utilise des supports, parfois trouvés, usés, qui contiennent une histoire pour accentuer son travail sur le temps, ses recherches sur les énergies contenues. Ses sculptures corps sont nées de son approche des matières, du textile et d’un besoin d’appréhender bout par bout le tissu. Parallèlement à ses œuvres de l’ordre du décor, bannière, rideau, elle peint par série des paysages fondés sur des lieux réels qu’elle dote de signes, de schémas, tentatives de décrire les phénomènes qui se produisent. Ses œuvres contiennent des plis dans le tissu ou la toile qui rappellent les failles, les profondeurs et cavités de milieux montagneux. Un livre de peintures présente des recherches picturales et renvoie à des recherches et observations scientifiques. Peintures et œuvres sur tissu ou de tissu dialoguent ensemble pour nous emmener vers un récit fictif, un monde où l’Homme devrait s’adapter à de nouvelles énergies diffusées et contenues dans la nature.

Pauline Lisowski : De quelle manières tes œuvres convoquent-elle des liens entre paysages et science ?

Maria Ibáñez Lago : Je vois le paysage comme un terrain de bataille entre énergies contraires. Je n’ai pas une approche bucolique, il ne représente pas pour moi une alternative d’échappatoire vers le sublime, ni une recherche du naturel depuis une réalité urbaine. Je conçois le paysage comme le terrain d’expression d’une dynamique entre forces distinctes. J’y signale des énergies en contradiction, par exemple, la volonté humaine d’en tirer profit en exploitant les ressources naturelles de manière indiscriminé, et l’énergie propre aux éléments naturels comme la lumière, l’air, l’eau, qui circule en toutes choses. Ainsi, je m’intéresse aux données scientifiques et politiques en lien avec ces deux pôles. D’un côté l’exploitation des ressources naturelles, les systèmes pour obtenir de l’énergie, traditionnels ou alternatifs, l’utilisation extensive de l’agriculture, les modifications génétiques, la disparition des espèces, qui impliquent des données scientifiques contredites souvent dans leurs applications. Mais aussi à la transformation de l’énergie sous forme de lumière, au mécanisme de la photosynthèse, à la spectrographie.

Dans le cas précis de cette exposition, j’ai pris une posture qui se rapproche de la science fiction. J’aime bien les idées qui découlent des théories quantiques, et qui donnent lieu à des nouveaux courants d’idées à partir desquelles notre certitude sur le réel est ébranlé on peut supposer un parallélisme entre différentes réalités qui coexistent. Bien sur, la science fiction a exploité ces possibles points de départ … J’ai pris donc comme inspiration pour cette série d’œuvres une nouvelle courte de Philip K Dick, John’s world, qui met en scène un personnage qui retourne sur terre après un décalage temporel. J’ai donné forme à son paysage, une évocation de celui qu’il a connu avant son départ.

PL : Tu mènes un intérêt pour la compréhension des phénomènes naturels. De quelle manière, cela s’exprime dans tes œuvres ?

MIL : Souvent, l’explication de ces phénomènes d’une façon discursive, hors terrain d’expérimentation, se sert de schémas donnant forme aux choses invisibles : le bondissement du son, la pulsation d’une onde, les échanges atmosphériques, etc. Je me passionne pour ces représentations de l’invisible. Je les intègre souvent à d’autres images comme pour montrer l’existence en parallèle des différentes réalités. Plus formellement parlant, j’aime bien mettre en évidence sur une image plus prosaïque les liens invisibles qui décrivent la dynamique de l’énergie des éléments naturels. C’est une espèce d’animisme plus contemporain.

PL : Comment choisis-tu tes techniques et matériaux en fonction des sujets que tu traites ?

MIL : Je pense qu’il n’y a pas un sujet – un traitement, mais que je mène de front deux investigations parallèles, qui s’expriment dans le champ sémantique et/ou dans le champ formel. Je travaille à partir d’une narration fictionnelle, qui inclue les pôles d’intérêt décrits plus haut. Ma démarche dans le champ formel est liée à l’histoire de la peinture et du spectacle, à la porosité entre ses différents dispositifs. Je revendique le pouvoir narratif de l’image, du montage dans l’espace. Je prends appuie sur des formes traditionnelles de la scénographie, comme des éléments d’une histoire qui va se dérouler devant eux. Les objets sont rémanents de cette dramaturgie absente, en sont les traces.

PL : Quelle relation existe-t-il entre les questions liées à la nature et ton travail sur le tissu ?

MIL : Le textile découle de cette hybridation avec les techniques scénographiques traditionnelles. Ce n’est pas forcément les médias qu’utilise la scénographie aujourd’hui, mais sa formulation iconique, attendue. Apparaissent donc des formats comme les rideaux peints, les costumes, toujours en décalage avec leur fonction (les costumes sont en vérité des soft-sculptures et n’ont pas vocation à être portés, mais font appel à un personnage dans le contenu de l’exposition). Et puis il y a ce passage entre la toile à peindre et le tissu, j’explore toutes les modalités de ce parcours sur le support déjà inscrit dans l’histoire de l’art.

Mais aussi dans les arts populaires. Le choix du tissu sous des formes qui rappellent des bannières ou des étendards s’est imposé à moi pour sa fonction de dénonciation, ou de devise de lutte. Ainsi je l’ai choisi pour des pièces qui rappellent la disparition des glaciers ou des espèces végétales.

Cette exposition nous mène alors à tisser des liens entre le passé et le futur d’un milieu qui se fragilise par l’extraction de ressources. Les œuvres de Maria Ibáñez Lago touchent aussi bien au domaine du théâtre, de l’histoire de la peinture, de la science et portent en elles un enjeu écologique.

Souvenirs d’un futur proche

Au SalonH, 6 rue de Savoie, 75006, Paris

Du 3 au 31 Octobre 2019

Visuel de couverture : Portail, Huile sur toile, 72 cm x 72 cm, 2019 et Costume de survie « Sophie », Tissu peint, assemblage textile, 155 cm x 60 cm x 30 cm, 2019 de Maria Ibáñez Lago

Autres visuels :

Barda, Peinture sur taffetta, assemblage textile, barre de cuivre, 230 cm x 145 cm, 2018 de Maria Ibáñez Lago

Lithium, Peinture sur toile, franges de toile peinte, passementerie, 150 cm x 200 cm, 2019 de Maria Ibáñez Lago

Hélène, Miroir brisé, bois tourné, assemblage textile, 30 cm x 35 cm x 20 cm, 2019 de Maria Ibáñez Lago

Racines, Huile sur toile, 85 cm x 120 cm, 2019 de Maria Ibáñez Lago

Dans ta main, souvenir de Priscilla, Miroir brisé, franges, gant, 30 cm x 15 cm x 18 cm, 2019 de Maria Ibáñez Lago

Cahier d’observations, Techniques diverses de peinture sur papier, 50 cm x 35 cm, 2018-2019 de Maria Ibáñez Lago

 

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