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Dossier: Ethnicité et cinéma : les films français en meilleure voie pour représenter la diversité

Dossier: Ethnicité et cinéma : les films français en meilleure voie pour représenter la diversité

28 février 2014 | PAR Gilles Herail

En Octobre 2010, Toutelaculture vous avait proposé un premier dossier sur la diversité et la représentation de la société française dans son métissage au sein du cinéma hexagonal (http://toutelaculture.com/cinema/ethnicite-et-cinema-les-films-francais-a-l%E2%80%99ecole-de-la-diversite/). Une diversité prometteuse mais alors dans ses balbutiements. 3 ans et demi plus tard, voici le nouveau bilan pour analyser les évolutions, les reculs, les avancées et les défis qui restent à relever.

689602952a95a3c11ef1446e2c88dedd2a63c2c1Il est bien loin le temps des pionniers qui étaient seuls dans des castings plus blancs que blancs, Firmine Richard en tête qui a  d’ailleurs retrouvé une seconde jeunesse au cinéma après La première étoile (dans Tribulations d’une caissière, Bowling, Un Heureux Evènement). Car depuis notre premier article, le phénomène Intouchables est passé par là. Pas seulement un succès populaire avec en tête d’affiche un personnage d’immigré sénégalais. Mais la preuve que l’on peut parler de banlieue et d’immigration avec un message positif et faire autant que les Cht’is, même dans les villages. Fort d’un succès mondial sidérant dont nous vous avions parlé ici, l’image de cette France métissée éloignée des clichés sur le Paris-musée à la Amélie Poulain a pu voyager, se propager, et faire d’Omar une star internationale en puissance (le succès à l’étranger de De l’autre côté du périph). Intouchables donc, qui a mis tout le monde d’accord et peut être permis de faire sauter les derniers verrous pour convaincre les producteurs frileux que oui, vraiment, un noir en tête d’affiche ne fait pas fuir la France rurale, bien au contraire.

Depuis 2010, du côté des comédiens, de nouvelles têtes ont émergé. Tahar Rahim bien-sur, la star du Prophète qui est le principal espoir du cinéma français masculin et  a pu jouer une palette de rôles très large, dès le début de sa carrière fulgurante. Omar Sy qui en trois films (Intouchables, Les Seigneurs et De l’autre côté du périph) est devenu l’acteur français le plus populaire devant Dany Boon (et avec des salaires moindres). Samir Guesmi qui on l’espère va bénéficier de son exposition dans Camille Redouble pour enfin obtenir la reconnaissance qu’il mérite. Chez les femmes, Leila Bekhti a su profiter de la bonne rumeur autour de Tout ce qui brille pour se créer une carrière solo enviable. De même pour Hasfia Herzi, grand espoir féminin du ciné français  qui a confirmé depuis La Graine et le Mulet. Aissa Maiga que l’on suit depuis longtemps a aussi enfin eu un vrai premier rôle dans la comédie romantique Prêt à tout.

Côté réalisateur, Kechiche a atteint le niveau d’Audiard, adulé ou détesté mais reconnu pour sa maitrise et attirant sur son nom 1 million de spectateurs pour La Graine et le Mulet et La vie d’Adèle (après l’échec de Vénus Noire). C’est du côté de la comédie qu’il faut chercher avec la révélation du duo Eboué/Ngijol qui a surpris tout le monde en attirant près de 2 millions de spectateurs sur leur parodie historique acide, Case Départ, et viennent de remettre le couvert avec Le crocodile du Botswanga. Medi Sadoun, Jib Pocthier et Franck Gastambide ont aussi étonné en propulsant leurs Kaira dans les hautes sphères du box-office avec un mini budget et le coup de main d’une bonne presse et d’excellents retours. Mohamed Hamidi enfin dont le road movie initiatique avec Jamel possédait un charme prometteur. Incarnant le renouveau de la comédie française, ces réalisateurs en herbe ont un ton et des sujets différents qui font du bien aux côté des Galienne et autres Dupontel pour dépoussiérer les dramédies ronronnantes classiques.

Au niveau des tendances, et elles se confirment depuis 2010. Le cinéma communautaire est en plein essor, notamment pour les communautés traditionnellement oubliées. Le succès massif de deux petits films que personne n’attendait à un tel niveau le confirme. Les femmes du 6ème étage d’abord avec Luchini et sa troupe de bonnes espagnoles (Carmen Maura) en tête avait su rendre hommage aux oubliées des beaux quartiers tout en évoquant la vie de la communauté espagnole à Paris. On pense surtout à La Cage Dorée de Ruben Alves qui a dépassé le million d’entrées en France et explosé les compteurs au Portugal. Avec un casting bi-national et une vraie réflexion tendre sur l’intégration et les relations intergénérationnelles dans les familles immigrées, La Cage Dorée a mis au premier plan la première communauté étrangère de France et peut être la plus invisible. Les succès de Paris à tout prix de l’étonnante Reem Kherici sur l’identité franco-marocaine (avec un traitement différent de Né quelque part) ou Mohammed Duboix avec Eric sans Ramzy rappellent que ces petits films sans stars mais avec une résonance particulière dans certaines communautés ont une vraie place dans le cinéma français.

Deux autres tendances intéressantes qui marquent plus une continuité qu’une réelle évolution. L’animation d’abord, qui n’a jamais autant aimé l’Afrique avec bien sur le maitre Michel Ocelot dont le troisième Kirikou a encore très bien fonctionné. Le Zarafa de Rémi Bezancon qui suivait le voyage incroyable d’une girafe entre deux continents. Et puis le surprenant Aya de Yopougon adapté d’une BD se passant à Abidjan qui n’a pas vraiment rencontré son public mais aura le droit à une seconde chance sur d’autres supports. Du côté des films historiques, la tendance lancée par Bouchareb avec le succès d’Indigènes qui avait eu un impact politique considérable pour les vétérans des ex-colonies se poursuit. Hors la Loi, Omar m’a tuer et La Marche n’ont pas fonctionné aussi bien que prévu en salle mais le travail de mémoire qu’ils représentent et les débats qu’ils ont provoqué à leur sortie ont permis de mettre en valeur des périodes oubliées de l’histoire de France récente.

Pour ne pas surjouer l’enthousiasme naïf, il faut bien reconnaitre que des difficultés persistent. On remarque encore que les actrices noires, comme en 2010, ont une absence quasi totale de visibilité au delà de quelques seconds rôles et d’Aissa Maiga. On attend encore et toujours des acteurs et des actrices issus de la communauté asiatique, qui émergent uniquement avec des seconds rôles comiques. De Jean-Claude Tran (La Chance de ma vie, 7 ans de mariage), Helène Patarot (On ne choisit pas sa famille, Bambou), ou Frédéric Chau (Halal Police d’Etat), de nombreux acteurs d’origine asiatique interprètent des personnages caricaturaux, peu flatteurs et sans évolution. Voire franchement limites dans certaines comédies qui s’amusent des différences communautaires où le personnage du chinois de service est une victime consensuelle pour l’ensemble des autres communautés. On attend donc avec impatience La Cage Dorée de la communauté chinoise ou vietnamienne pour développer une autre image de groupes invisibles sur grand écran.

Du progrès donc. D’autres qui restent à faire. La tendance est en général très positive, avec un bond incroyable depuis le début des années 2000 et un cinéma de la diversité qui a tendance à mieux résister que le reste du cinéma français (le film de banlieue devenant hype chez les petits vieux avec Paulette et la regrettée Bernadette Lafont), devenant une niche sure, tout en permettant à des talents de naitre et d’accéder ensuite à des rôles plus diversifiés. Chez les jeunes pousses et les petits films d’auteur la liste est encore longue et mériterait un article à elle toute seule. La relève est là et bien là et le cinéma français ne pourra que s’en porter mieux. Pour la suite et à court terme, la confirmation de cette tendance viendra avec la comédie multiculturelle Qu’est-ce-qu’on a fait au bon Dieu qui voit un coupe bourgeois de province (Lauby/Clavier) gérer les mariages respectifs de leurs filles avec un musulman, un juif, un chinois et un noir. Bonne rumeur, bande-annonce efficace, sujet à la mode et gros espoir des exploitants pour les vacances de Pâques.

A long terme, on espère que certains grands personnages historiques issus de la diversité trouveront enfin leur place au cinéma. On pense d’abord à Gaston Monnerville, guyanais et président du Sénat entre 1947 et 1958 qui mériterait un biopic éclairant son parcours passionnant. Et bien sur Joséphine Baker, afro-américaine tombée amoureuse de la France, décorée pour actes de résistance et devenue star nationale, dont la vie épique et romanesque devrait être mise à l’écran par le pays qu’elle avait choisi, la France, et non les États-Unis qui l’avaient rejeté. Espoir, espoir…

@ Gilles Hérail

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Gilles Herail

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