Cinema

Hors la loi : un grand film raté reste un grand film

17 septembre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après s’être offert une petite pause d’intimité dans le sublime « London River » (2009), Rachid Bouchareb propose la « suite » d' »Indigènes » (2006). Ce deuxième volet d’une trilogie monumentale sur les relations entre l’Algérie et la France au 20ème siècle est aussi le plus délicat puisqu’il revient sur la colonisation et surtout la douloureuse séparation. Près de 50 ans après les accords d’Evian, la France a toujours beaucoup de mal à se retourner vers ce passé de déchirure avec le pays qui fut le fleuron de « La plus grande France ». D’où les polémiques au 63ème festival de Cannes, où « Hors la loi » était en compétition : certains l’attendaient comme l’équivalent du « Chagrin et la Pitié » sur l’épisode de Vichy et espéraient que le 7 ème art ouvrirait encore une fois la brèche laissant place à toutes les mémoires ; d’autres – sans l’avoir vu- décriaient déjà le film de Bouchareb comme « Anti-Français ». Polémique inutile puisque Bouchareb tient parfaitement la ligne qu’il s’était fixée dans « Indigènes » : montrer aussi bien les atrocités commises par la France coloniale, que celles du FLN, et mettre en lumière – quand il existe- l’amour déçu que l’Algérie et la France se sont portés et se portent parfois encore. Un grand film, où tout est juste, et qui tombe malheureusement à plat à cause de ses dialogues.

Tout commence avec le massacre de Sétif. Rachid Bouchareb décide de commencer « Hors la loi » où il a terminé « Indigènes » et montre dans une scène forte la répression des nationalistes algériens qui prennent le défilé de la victoire du 8 mai 45 comme tribune. Tout le film est contenu dans cette première scène : son caractère frontal (le massacre de Sétif est toujours une page grise de l’histoire, le nombre de morts du côté des Algériens restant encore en suspens), son goût de raconter la grande  histoire par la petite (on suit chacun des trois frères-héros du film), et le goût – rare en France – pour les belles images. « Hors la loi » n’est pas un documentaire, il s’affiche et s’affirme comme un film haut en couleurs, une fiction posant les questions qui fâchent sans pour autant tenter de « faire l’histoire ». Qu’il soit de Bouchareb et Olivier Lorelle (voir la nouvelle polémique suscitée par le film) ou pas, le scenario est extrêmement bien ficelé et parvient parfaitement à relever le pari de suivre trois frères aux personnalités archétypales sur près de 40 ans entre l’Algérie et la France. Il y a Abdelkader (Sami Bouajila) injustement jeté en prison comme opposant politique après le massacre et qui y devient un véritable intellectuel du parti indépendantiste. Mourir et faire mourir pour des idées ne lui fait pas peur, même si lui même est plutôt frêle et peu courageux physiquement. Pour les tâches musclées, il fait appel à son frère Messaoud (Roschdy Zem), soldat qui a perdu son œil pour la France dans la guerre d’Indochine, et qui est peut-être celui qui demeure le plus proche de la mère et de l’Islam. Le troisième frère est le plus rusé et le plus pressé d’oublier ses origines : Saïd (Jamel Debbouze) n’a qu’une passion, la boxe, et est prêt à toutes les combines pour sortir du bidonville insalubre où les frères et leur mère ont été parqués dans les années 1950. Étant donné la diversité des profils, les trois frères se querellent, mais jamais tout à fait à mort, et lorsqu’un d’entre eux est en danger, ou lorsque la mère l’exige, ils se réunissent pour faire front. En dehors de ce trio de comédiens surdoués, Bouchareb a fait appel à l’excellent Bernard Blancan pour interpréter un commissaire français en chapeau mou un peu plus fin que les autres et qui donne la nostalgie des Charles Vannel et Jean Gabin.

La grande polémique qui a ébranlé Cannes (voir notre article) n’ a pas lieu d’être : l’extrémisme froid d’Abdelkader est stabiloté, au même titre que les viles méthodes de la police française pour débusquer les indépendantistes algériens en métropole. Le dialogue d’alter-egos entre le commissaire Martinez et Abdelkader en témoigne. Et Bouchareb semble tenir une ligne ferme entre le refus d’oublier son passé  familial algérien et la conscience d’être ce qu’il est parce qu’il a été élevé en France. Son objectif avoué avec sa trilogie  n’est d’ailleurs  pas de « juger » la France, mais de réaliser ce que des cinéastes américains immigrés aux États-Unis sont parvenus à faire : mettre en lumière le passé et la vie présente des minorités dont ils sont issus. A ce titre, « Le parrain » de Coppola est l’ultime référence de cet autre film de « gangsters » qu’est « Hors la loi ».

Ce n’est donc ni dans le scenario, ni dans l’idéologie politique, ni dans le désir affirmé de montrer des belles images qu’il faut chercher le défaut de « Hors la loi ». Mais dans les dialogues. Peut-être les enjeux étaient-ils trop grands, peut-être le sujet était-il encore trop brûlant, et trop proche du réalisateur, mais « Hors la loi » pêche par des mots trop lourds, décalés, et impossibles à prononcer avec naturel par ses excellents comédiens. Souvent arrêté par une phrase incongrue, le spectateur a tendance à sourire dans les moments les plus graves et les plus signifiants. Quelle ironie que le réalisateur franco-algérien ait échoué dans le seul domaine que la plupart des films français maîtrisent ! (en se gardant bien souvent d’accompagner leurs bons mots d’images et d’un scénario solides…). « Hors la loi » ne sera pas le premier grand film sur la mémoire de l’indépendance de l’Algérie en France. Mais à l’image de ces immenses projets cinématographiques battant dangereusement de l’aile, tels le Cléopâtre de Mankiewicz, ou « Les portes du paradis » de Michael Cimino, « Hors la loi » demeure porté par un souffle puissant et noble. Et nous rappelle qu’un grand film, même raté, reste un grand film.

Hors la loi, de Rachid Bouchareb, avec Roschdy Zem, Samy Bouajila, Jamel Debbouze, Chafia Boudraa, Samy Nacéri, Bernard Blancan, Mélanie Laurent, Algérie, France, 2010, 2h18, StudioCanal, Sorte le 22 septembre 2010.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

5 thoughts on “Hors la loi : un grand film raté reste un grand film”

Commentaire(s)

  • coline

    génial ! :) !j’adhère , j’adore !

    septembre 17, 2010 at 15 h 21 min
  • Thierry

    Je ne suis pas du tout d’accord avec le titre : un grand film raté ??? c’est quoi ce délire… Les français à mentalité colonialiste et harkis s sont mis tous ensemble pour stigmatiser ce films. Cela ne veut pas dire que ces droitiers et collabos ont raison.. ils ont déversé leur venin afin de réduire leur haine envers l’Algérie qui est un pays souverain et indépendant. Causez toujours celui qui fait du bruit relayé par des médias de services n’a pas toujours raison.
    J’au vu Le films sur les moines de Tibeherine, c’est une histoire fabriqué par le réalisateur et qui n’a pas liu d’^tre vu que l’affaire n’est pas encore connue tot à fait et ce films a pour but ‘sur ordre de l’Elysée comme toujours) de faire pression sur l’Algérie et influencer l »opinion public. La France a tout FAUX et utilise des moyens de Barbouze médiatiques… le pays des droits de l’Homme … MON CUL !!!, plein de citoyens n’ont pas de droit… c’st le pays du PISTON demandez à Nicolas S. il vous dira tout.

    septembre 17, 2010 at 17 h 00 min
  • Yaël, votre article est d’une qualité littéraire faite d’optique cinématographique précise et d’un sentiment effleuré d’espoirs. Je vous suis depuis longtemps, j’ai envie d’aller voir ce grand film « raté ». Quant à la vérité ? Qu’est-ce que la vérité, qu’est-ce que le mensonge ? (voir commentaire précédent) Peut-on juger d’une intention par le simple fait que l’on supposa qu’elle fut commanditée ? je m’en tiendrai au commentaire cinématographique avec une médaille pour vous et votre appréhension du récit cinématographique que je nommerai « médaille André Bazin ». Bravo !

    septembre 18, 2010 at 8 h 49 min

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