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« Films de la diaspora » : la double culture des réalisateurs exilés, déracinés et immigrés au cinéma

« Films de la diaspora » : la double culture des réalisateurs exilés, déracinés et immigrés au cinéma

25 octobre 2015 | PAR Gilles Herail

Pour notre dossier Refuge, on vous propose de revenir sur les films de la diaspora. En mettant en valeur les cinéastes qui ont connu l’immigration, l’exil et le déracinement, dans leur propre vie ou à travers les récits de leurs parents. Des réalisateurs et réalisatrices qui parlent mieux que personne de l’aller-et-retour identitaire permanent entre pays d’accueil et pays d’origine et de l’expérience de la « double-culture. »

De grands cinéastes ont construit leur carrière sur la question de l’immigration. Qu’elle soit leur sujet principal ou une thématique sous-jacente. Né en Tunisie, Abdelatif Kechiche a régulièrement mis en scène la communauté maghrébine. Qui fait partie intégrante de ses films, depuis La Faute à Voltaire, suivant un jeune clandestin tunisien, jusqu’à La Graine et le Mulet, décrivant comme personne la communauté arabe de Marseille. Tony Gatlif, originaire d’Alger et issu d’une famille kabylo-gitane, est un autre porte-étendard de ce cinéma de la double culture. Sa carrière s’est toujours attachée à représenter différemment le monde gitan, en infusant sa culture dans des genres différents. Pour des mélanges détonants comme son extravagant Géronimo, qui réinventait West-Side Story pour nous conter une histoire d’amour passionnelle et bouillonnante sur fond de conflit communautaire.

L’expérience de l’intégration est aussi un motif repris par de nombreux cinéastes nés en Europe, de parents immigrés. C’est le cas de Nassim Amaouche qui explorait récemment avec Des Apaches l’organisation de la communauté kabyle de Paris dans un film de genre mélangeant polar et ethnographie. La réalisatrice Cheyenne Carron en a également fait son sujet de prédilection, interrogeant l’identité des secondes générations d’immigrés dans L’Apôtre et Patries (encore en salles).  Fatih Akin a lui bâti sa filmographie sur la représentation de la communauté turque en Allemagne, d’Head-On, à Soul Kitchen, du drame à la comédie. Le septième art est également un moyen de rendre hommage aux parents immigrés, en transposant à l’écran des histoires de vie trop peu souvent racontées. C’est l’ambition de Kheiron dont le premier film Nous Trois ou Rien (qui nous a beaucoup plu et sort en novembre) suit le parcours de son père et de sa mère, de l’Iran jusqu’à la France.

Le sentiment d’exil ou de déracinement peut être symbolique, et toucher des cinéastes qui n’ont pourtant quasiment jamais vécu dans le pays de leurs parents. Le retour aux sources identitaire à travers le voyage sur les terres d’origine devient alors un autre thème passionnant de l’expérience de la double culture. On se souvient de Né quelque part de Mohamed Hamidi (avec Jamel Debbouze) suivant un jeune français obligé de retourner au Maroc pour régler une histoire de succession. Ou de Paris à tout prix, confrontant une jeune styliste branchée parisienne (incarnée par Reem Kherici) à des origines marocaines qu’elle tentait d’occulter. Le retour aux sources n’est pas forcément un coup du destin et peut également être un véritable projet personnel, une respiration ressentie comme nécessaire. Un fantasme que vivait l’un des personnages principaux de Je suis à vous tout de suite de Baya Kasmi, souhaitant recommencer sa vie loin de la France, dans une Algérie idéalisée où il n’avait jamais mis les pieds.

Les films de diaspora, de première ou seconde génération, mobilisent également l’Histoire qui relient leurs deux pays d’attachement. Le réalisateur franco-algérien Rachid Bouchareb a participé directement à la reconnaissance du rôle des soldats des colonies lors de la seconde guerre mondiale dans Indigènes, qui avait permis de mettre fin à l’inégalité de traitement entre anciens combattants français. Thomas NGijol, qui a grandi en région parisienne, a également travaillé sur la thématique historique reliant la France à ses ex-colonies. C’était le sujet de l’excellent Case Départ, comédie politiquement incorrecte replongeant deux jeunes français d’origine africaine dans les horreurs de l’esclavage. Reprenant la thématique du film ghanéen Sanfoka qui suivait une jeune femme remontant le temps pour revivre le quotidien de son ancêtre esclave.

L’expérience du déracinement se retrouve également parmi des réalisateurs français ayant passé leurs premières années hors de métropole. Dans Chocolat, Claire Denis s’inspirait de sa propre histoire pour suivre une jeune femme revenant en Afrique et se remémorant son enfance au Cameroun. Alexandre Arcady, né en Algérie d’une mère juive algérienne et d’un père hongrois est aussi revenu en film sur son exil dans Là-bas, mon pays. Philippe Faucon, né au Maroc, a maintenu un lien différent avec ses racines en s’interrogeant continuellement sur les rapports entre la France et le Maghreb, notamment dans son très beau Fatima, toujours en salles. Qui dresse le portrait d’une femme maghrébine invisible, racontant sa fatigue et ses humiliations dans son journal intime. 

Un couple de cinéastes illustre peut-être le mieux cette expérience de la diaspora dans une filmographie naissante se saisissant de la thématique avec à la fois de la sensibilité et un humour dévastateur. Michel Leclerc et Baya Kasmi ont parlé avec beaucoup d’intelligence de cette double-culture, ce qu’elle implique pour les parents immigrés déracinés, pour leurs enfants perdus entre deux identités. Revoyez Le Nom des Gens et courrez-voir en salles Je suis à vous tout de suite. Les deux films résument mieux le sujet qu’un (trop?) long article.

Gilles Hérail

Bande-annonce et visuels officiels des films.

 

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