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Nassim Sari présente Mediafugees, le média qui met fin à la rime « migrant.e.s – misère »

Nassim Sari présente Mediafugees, le média qui met fin à la rime « migrant.e.s – misère »

27 juillet 2018 | PAR Charles Filhine-Trésarrieu

Depuis trois mois ce nouveau média web est animé par une équipe de rédacteur.rice.s ayant tou.te.s connu l’émigration. TLC a rencontré le co-fondateur du site.

Toute La Culture : Malgré son très jeune âge, Mediafugees a pour ambition de devenir un média multilingue à l’attention d’un large public et exclusivement alimenté par des auteur.rice.s qui connaissent l’exil. Pourquoi et comment l’avez-vous lancé ?

Nassim Sari : C’est un projet entre la France et le Canada que j’ai lancé avec mon amie Camille Teste, qui elle est à Montréal. Pourquoi faire un média où on ne donne la parole qu’à des personnes qui sont en exil ? Parce qu’on était partis du constat que depuis 2015 la question des personnes migrantes était ultra intense, la couverture omniprésente, mais qu’on n’entendait jamais le point de vue des personnes qui étaient concernées par ça – ou très rarement. Pour nous c’était un vrai manque. On se disait qu’on ne pouvait pas avoir une information fiable sur ce sujet si on n’avait pas le point de vue de ces gens là. Du coup on s’est dit qu’il fallait une plateforme où la parole leur serait réservée et où ils pourraient parler de leur expérience. Parler de l’exil, mais pas seulement. Analyser l’exil aussi, pas forcément juste être dans le témoignage au premier degré. Ça peut être aussi analyser eux-mêmes la situation. Du coup on a commencé à l’été 2017. Pendant plusieurs mois il a fallu démarcher pour trouver des personnes pour écrire etc. Et on a lancé le site le 18 avril dernier.

TLC : Comment avez-vous fait tous les deux pour réunir autour de vous ce groupe de rédacteur.ice.s ayant tou.te.s une expérience de ce qu’est l’exil ?

NS : Il y a eu plusieurs manières. On a beaucoup utilisé les réseaux sociaux. On a diffusé des annonces dans plein de groupes – des pages d’aide aux réfugié.e.s, de choses comme ça, il y en a plein sur Facebook – en anglais, en français et on a même fait traduire nos annonces en arabe pour pouvoir les diffuser un maximum. Ça nous a ramené du monde, il y a pas mal de gens qui nous ont contactés. C’est par exemple à travers une annonce qu’on a passée sur les réseaux qu’est venue vers nous Martine Kasongo, qui est une journaliste congolaise réfugiée au Canada. Elle nous a envoyé un mail et on a commencé à travailler avec elle. Sinon pour d’autres personnes ce sont des gens dont on a entendu parler. Je prends comme exemple Adis Simidzija, un écrivain qui vient de Bosnie-Herzégovine et qui a été réfugié au Canada quant il était plus jeune. On avait entendu parler de lui dans un article donc on l’a contacté et il était enthousiaste. En fait on s’attendait à ce que ce soit super dur de trouver du monde mais beaucoup de gens sont enthousiastes et viennent vers nous.

TLC : Justement, comment choisissez-vous parmi eux ceux qui écriront du contenu pour votre média ?

NS : Ça dépend. Depuis peu on a fait un partenariat avec la Maison des Journalistes à Paris. Ils vont régulièrement faire des conférence de rédaction entre eux, nous proposer des sujets et les livrer clé en main. On va bientôt publier notre premier article issu de ce partenariat. Sinon la plupart du temps il y a des gens qui ont déjà écrit des choses donc on regarde ce qu’ils ont fait avant. Sinon lorsque d’autres personnes nous contactent et veulent participer on leur dit : « Proposez-nous des sujets, et si vous n’avez pas d’idée on vous en propose. Écrivez-nous quelques lignes et ensuite pourquoi pas en faire un article entier. » De façon à lire un peu la personne au préalable. Après il y a d’autres profils où on a accompagné les personnes dans la rédaction. Parce qu’on a aussi voulu des témoignages de personnes qui ne sont pas forcément dans la capacité d’écrire des articles, qui ne sont pas des écrivains, des chercheurs ou des journalistes. Eux on les a accompagnés dans l’écriture – nous ou des bénévoles. Mais en fait ce n’était pas si dur de trouver du monde. La difficulté maintenant pour nous c’est plutôt d’avoir de l’argent pour rémunérer les personnes. Ça c’est un autre problème.

TLC : Quels sont vos moyens de financement pour l’instant ? On sait que vous aimeriez payer vos auteurs de façon systématique, comment allez-vous faire ?

NS : On essaie un maximum de les rémunérer mais pour l’instant on est très transparents avec les gens avec qui on travaille : on ne rémunère pas tout le monde et on le dit bien. Il y a des gens qu’on rémunère. D’autres qu’on ne rénumère pas.

TLC : Comment faites-vous ce choix ?

NS : Ça va être du cas par cas. Par exemple s’il y a quelqu’un qui va être journaliste de profession – ou qui veut en tout cas être journaliste, faire du journalime – et qui nous livre un article clé en main sur un sujet traité de manière journalistique, alors on considère qu’il faut payer la personne. Si c’est quelqu’un qu’on a accompagné pour écrire, là on ne rémunère pas. Parce qu’on considère que c’est un témoignage. Après par exemple aussi un écrivain comme Adis Simidzija, il est dans une situation qui lui permet de faire ça bénévolement. Et en plus c’était un peu une carte blanche qu’on lui a donnée. Il a fait une sorte de production littéraire. Donc on ne rémunère pas non plus. Mais après sur le long terme on aimerait bien pouvoir rémunérer tout le monde. C’est juste que là on était obligés de faire ça parce que pour le moment on n’est pas financés. On a juste un budget pour l’instant parce qu’on a fait un pot commun avec nos proches, nos parents, notre famille, nos cousins, les amis etc. On a récolté une petite somme qui nous permet de fonctionner jusqu’à la fin de l’année là. Mais après ça…

TLC : Et pourquoi pas en proposant un abonnement à vos lecteurs ?

NS : On s’est posé la question. Mais on aimerait trouver une autre façon parce qu’un des objectifs de Mediafugees, c’est qu’on devienne une plateforme multilingue. Là c’est en français et en anglais. Mais dans nos projets il y a l’enjeu de l’accès à l’information pour les personnes exilées elles-mêmes. Moi j’adorerais par exemple qu’en 2022 il y ait une équipe de rédaction de Mediafugees qui traite de la campagne présidentielle – avec comme angle la question de l’immigration, de l’exil – et que ce soit accessible en arabe, en pachtoune… Et que du coup des personnes qui sont exilées en France, directement concernées par ces politiques, puissent lire de l’information dans leur langue. Donc faire un abonnement, du point de vue de l’accessibilité, ça ne nous paraît pas être la bonne idée.

TLC : D’ailleurs qui est vraiment la cible ? Le lecteur type de Mediafugees ?

NS : Premièrement, ça peut être tout le monde. C’est un média avec des informations diverses sur divers sujets. Deuxièmement, on aimerait vraiment que les personnes qui sont concernées justement ne soient pas que dans la production de l’information mais qu’elles aient aussi un accès à cette information. Mais il ne faut pas se leurrer, pour l’instant on sait très bien que ce n’est pas du tout le cas. Parce que c’est en français et en anglais donc je pense que le public touché là ce sont des gens qui ne sont pas forcément des réfugiés, et qui sont déjà d’accord avec notre vision de l’immigration… On n’est pas en train de toucher des gens qui à la base ne s’intéressent pas à l’exil. C’est quand même un média spécialisé et pour l’instant pas très connu.

TLC : Donc l’idée c’est que ce ne soit pas un média qui ne parle que de l’exil ?

NS : Exactement.

TLC : Mais pour l’instant c’est beaucoup ça. Quant allez-vous tendre vers d’autres sujets ?

NS : On a décidé de se laisser un peu de liberté. On y va à tatons. Bien évidemment il faut qu’on évoque l’exil, mais on ne veut pas non plus enfermer les gens dans un média pour les exilés où ils ne pourraient parler que d’exil. Ce serait contre-productif. L’idée c’est aussi de permettre à des journalistes de pouvoir exercer leur boulot en France. Parce que c’est quand même dommage : il y a des gens qui viennent en France, qui sont journalistes, mais qui sont obligés de faire des métiers qui ne sont pas le leur. Par exemple Martine Kasongo, dont je vous ai parlé, nous a écrit un article sur l’afro-féminisme. Il n’est pas encore sorti mais c’est un sujet qui l’intéresse. Pour l’instant voilà, on demande aux gens d’écrire sur ce dont ils ont envie de parler.

TLC : Sur votre site vous insistez sur cette notion de self-journalism, sur le fait que l’information doit être produite par les gens qui sont concernés…

NS : … En tout cas AUSSI PAR EUX. Je constate que les journalistes se ressemblent tous donc pour moi il faut surtout diversifier les profils pour réussir à avoir une information qui soit la plus juste. Je ne dis pas que quelqu’un qui n’est pas concerné par l’exil ne peut pas écrire sur l’exil, bien évidemment. Un journaliste peut écrire sur tout. Mais le point de vue des personnes concernées est pour moi primordial si l’on veut aborder une question sous tous ses angles. Si on ne l’a pas, on aura forcément une information qui est tronquée. Quand on va tendre le micro à un migrant à Calais, je trouverais ça super intéressant que le journaliste ait lui-aussi connu l’exil par exemple. Vous savez quand quelqu’un ne connait pas quelque chose que vous vivez, il va toujours vous poser des questions assez superficielles. Alors que si c’est quelqu’un qui a un ressenti par rapport au vécu de cette personne je pense qu’il va avoir des questions beaucoup plus pertinentes.

TLC : Mais ça peut aussi poser des problème. Je vais prendre l’exemple d’Abdullah Sawari, un jeune afghan réfugié en Indonésie, qui a déjà écrit de très bons articles pour Mediafugees. Pourtant vous ne l’avez jamais vraiment rencontré, vous ne lui avez parlé que par Skype, alors comment contrôlez-vous ce qu’il produit ? Qu’est-ce que vous répondez à ceux qui pensent qu’il y a un risque qu’il diffuse de fausses informations ?

NS : C’est une vraie question, à laquelle je répond : « Oui, il y a un risque. » Mais les informations fausses je ne pense pas que ce soit le propre de Mediafugees. Le problème des fake news concerne la presse dans son ensemble. Même de grands organismes de presse, comme Le Monde etc., publient parfois des informations qui sont très loin de la réalité ou qui sont vraiment tronquées. Donc oui le risque existe, pour nous y compris, mais après on fait de la vérification. Abdullah Sawari nous a par exemple parlé du fait qu’en Indonésie les réfugiés n’ont pas accès à l’éducation. Nous sommes donc allé vérifier si c’était vrai. On fait de la vérification nous-même, surtout si quelqu’un va nous parler de politique ou de sujets qui s’y rattachent. Parmi les réfugiés il y a des gens qui ont des passés auxquels il faut faire attention, qui sont parfois réfugiés pour des raisons politiques. Nous, pour essayer de parer à ça, on essaie de demander aux gens de vraiment se situer. C’est à dire que par exemple Damiano Raveenthiran, qui a écrit sur la guerre civile au Sri Lanka, est tamoul [au Sri Lanka les Tamouls sont une minorité dont le principal mouvement indépendantiste est issu NDLR]. Donc sur Mediafugees il est clairement dit qu’il parle de son point de vue de personne tamoule. Comme ça les gens voient qu’il y a de la subjectivité dans l’article. Mais nous la subjectivité ne nous dérange pas parce que la neutralité on n’y croit pas trop.

TLC : Sur votre site vous critiquez la couverture médiatique caricaturale des questions liées à l’exil, qui se focalise sur la misère notamment, sur le côté larmoyant. Pourtant sur Mediafugees vous-aussi vous publiez des récits très forts. Je pense notamment aux articles de Mohamed Al Lami, « Le Combat de Mohamed », qui sont vraiment très poignants. En quoi ce type de récit est-il nécessaire finalement ?

NS : Nous en fait on n’a pas de problème avec les récits poignants, émotionnellement forts. Mais je vois à quoi vous faites référence. Pour nous il y a deux archétypes dans la presse : soit « migrant.e.s-misère » soit « migrant.e.s-menace ». Mais pour nous il y a une différence entre « Le COMBAT de Mohamed », où c’est lui qui explique son parcours, ce qu’il fait, où on voit qu’il ne vit pas tout ça de manière passive, et cette image où l’on va nous présenter « des migrant.e.s dangereux.ses » ou alors, de façon un peu larmoyante, « des migrant.e.s qu’il faut sauver ». Et ce sans leur donner la parole et en faisant quelque chose de très essentialisant. En fait il y a différents profils, il y a différents parcours, il y a différents exils… Il n’y a pas UNE histoire d’émigration. Donc c’est ça qu’on veut éviter, c’est l’essentialisation. C’est de dire : « Les pauvres migrants, il faut tous les sauver ! » et d’avoir ce complexe du sauveur. Mais par contre, qu’il puisse y avoir des textes forts ça nous va. Je pense même que c’est nécessaire. D’ailleurs « Le Combat de Mohamed », c’est vraiment la série qui a eu le plus de succès, qui a été le plus lue. On a eu plein de retours de gens qui trouvaient ça passionnant. C’est marrant parce qu’on pensait que c’était ce qui allait le moins intéresser les gens, les témoignages à la première personne. En réalité on se rend compte que c’est ce qui a le plus de succès.

TLC : C’est vrai que cette série est vraiment très marquante.

NS : Moi je l’adore cette série. Les quatre articles sont vraiment super, il est top ce mec. Là il est encore en Belgique, il est militant maintenant.

TLC : Et au-delà de la publication d’articles, comment envisagez-vous le futur de votre plateforme ?

NS : Sur le court terme, déjà, consolider ce qu’on est en train de faire. Là on est à une seule publication par semaine, c’est quand même léger. On aimerait bien qu’il y ait un petit peu plus de choses. Mais moi l’avenir je le verrais bien avec une diversification des formats. Par exemple je suis en contact avec un journaliste afghan à Marseille, qui faisait de la radio dans son pays, et je suis en train de voir avec lui si on ne pourrait pas faire des podcasts, des choses comme ça. Je trouve que ça serait bien. Il y a aussi un journaliste iranien à Paris avec lequel je suis en discussions. Bon ce ne sera pas pour tout de suite mais pourquoi pas faire une émission de radio ?

TLC : Depuis fin juin vous faites du contenu vidéo aussi, « Laissons leurs voix porter ».

NS : Oui, il y a cette première série vidéo qu’on a sortie, et on va en refaire. Sur Marseille j’aimerais faire une série de portaits vidéos comme ça. C’est la magie d’internet : on n’est pas obligés de ne faire que de l’écrit. Moi c’est comme ça que je le vois l’avenir chez Mediafugees. Et après si vous me demandez l’avenir sur le trèès long terme – on va dire nos rêves pour la plateforme – ce serait de prendre des réfugiés en service civique et de leur faire un programme d’insertion professionnelle, à la fois d’apprentissage de français et de rédaction pour le site. Et pourquoi pas les accompagner ensuite pour faire des formations avec des écoles de journalisme. Et pourquoi pas même un jour leur donner des bourses. Mais là vraiment on est dans le fantasme le plus total [rires].

Visuels : © Mediafugees

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Charles Filhine-Trésarrieu

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