Politique culturelle

Judith Depaule, de l’AAE: « Un artiste en exil est doublement politique »

Judith Depaule, de l’AAE: « Un artiste en exil est doublement politique »

13 novembre 2017 | PAR Guillaume Laguinier

A l’occasion des deux ans des attentats du 13 novembre, le chanteur Babx a pris les rênes de la rédaction. Il sera sur la scène de la Cigale le 27 novembre pour présenter Ascensions, son dernier album. Sa direction a été claire : interroger la notion de relève dans le monde culturel.

Judith Depaule accueille, avec les autres membres de l’Atelier des Artistes en Exil (AAE), des artistes ayant dû fuir leurs pays, souvent dans des conditions atroces. Un atelier de résistance, situé dans le 18e arrondissement, qui accompagne les artistes dans leur démarches pour se relever. Nous l’avons rencontrée dans les locaux de l’atelier.  

En guise de préambule, pouvez-vous vous présenter et nous dire quelques mots sur l’endroit où nous sommes?

Je suis Judith Depaule, metteure en scène depuis maintenant plusieurs années. Je fais un théâtre plutôt documenté et multi-médias. Ici, nous sommes à l’atelier des artistes en exil, qui est un lieu dédié à l’accompagnement des artistes en exil au 102 rue des Poissonniers dans le 18e, à Paris. Un espace de plus de 1000m² divisé en plusieurs ateliers, plusieurs salles de répétition de musiques, danses, théâtre… etc.

Ces artistes justement, qui sont-ils?

Il y a des profils différents. Certains d’entre eux étaient des artistes confirmés, même connus avant de quitter leur pays. D’autres, des artistes en devenir, des personnes ayant commencé un apprentissage artistique et qui ont dû arrêter suite aux circonstances. En arrivant en France, ils espèrent pouvoir poursuivre leur formation et devenir des artistes. D’autres étaient plutôt ce que l’on appellerait, selon notre prisme à nous, des « amateurs éclairés » qui avaient une grande pratique artistique sans que ce soit forcément une profession. Il y a plein de pays dans lesquels on ne vit pas en tant qu’artiste, parce que c’est dangereux ou forcément synonyme de collaboration avec le gouvernement. Enfin, certaines personnes deviennent des artistes à cause de l’exil. Pour elles, c’est une question de survie: comment vivre après des choses indicibles? Comment faire pour continuer à supporter la vie?

En règle générale, de quelle région du monde viennent-ils?

On a deux communautés assez présentes qui sont le Soudan et la Syrie. Mais en règle générale, il y a des personnes de tout le Moyen-Orient: Iran, Irak, Afghanistan, Palestine. Des égyptiens aussi. Ainsi que beaucoup de gens qui viennent de pays d’Afrique, centrale et subsaharienne comme le Congo, le Mali, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Tchad… Et, bien qu’en moins grand nombre, tout ce qui est pays du Caucase comme l’Azerbaïdjan ou l’Ukraine.

Cette interview s’inscrit dans le cadre de dossiers, que l’on met en place chez Toute La Culture. Il y en a deux: le premier sur le thème de la Résistance, le second sur celui de la Relève, dans le sens de « se relever ». Dans quelle mesure l’activité du centre s’inscrit elle dans ces démarches?

Les deux notions m’inspirent. Je pense qu’on est un espace qui fait de la résistance, qui essaye de proposer à des personnes qui n’ont pas forcément de futur en vue, de, justement, pouvoir résister par rapport à ce qu’elles ont vécu. On est face à des gens qui ont subi des situations intolérables, dramatiques. Il faut se reconstruire, résister au monde qui les a happés. La résistance, je crois qu’elle est aussi dans ce que; nous, nous faisons. Notamment par rapport à l’idée du bon et du mauvais migrant. On ouvre la porte à tout le monde et nous estimons que chacun décide de son avenir. Il n’est pas de notre ressort de décider s’il est opportun ou non de fuir son pays. Il faut un très grand courage pour partir en laissant tout derrière soi. La question ne se pose même pas. On sait très bien ce que ça crée, l’exil. Ne peut plus jamais voir son pays, ses amis, ne pas avoir le temps de dire au revoir… Je ne suis pas sûre que qui que ce soit en sorte indemne. On fait de la résistance en essayant de redonner un appétit de vivre à ces personnes. S’en suit une relève; lorsque quelqu’un parvient à penser à autre chose, on estime que c’est le début d’une reconstruction.

Les travaux des artistes peuvent-ils s’apparenter à un « art de l’exil » ou embrassent-ils un champ d’horizon plus vaste?

Je ne sais pas si il y a un « art de l’exil », mais je pense tout de même que l’exil pointe toujours son nez quelque part. Il y a des artistes qui s’attaquent à la question de manière très frontale et qui mettent un point d’honneur à raconter. On a par exemple un écrivain, ici, qui s’est donné pour mission de tout raconter. Absolument tout. Il a connu l’enfer et il veut écrire tout ce que l’on ne raconte jamais, parce que c’est inracontable, parce que c’est inécoutable, parce que c’est insupportable.  Et puis il y a des personnes qui vont être dans des choses plus distanciées mais, je pense qu’en fait, quand on regarde de près, les preuves de l’exil réapparaissent toujours à un moment donné.

Le dossier de presse indique « Parmi ces réfugiés se trouvent des artistes souvent en lutte de longues dates avec les autorités de leurs pays« . Selon vous, à quel point l’art peut il être un vecteur de résistance?

Pour moi l’art est politique par essence. Il est vecteur de résistance dans la mesure où l’artiste déplace le regard du public. Donc, fait apparaitre le monde différemment. On est déjà dans un regard qui est politique et de ce fait, il dérange. Cette notion est importante: il dérange parce qu’il déplace. Un artiste en exil est doublement déplacé et donc, forcément, doublement politique.

L’atelier des artistes en exil n’est pas qu’un simple atelier, mais accompagne aussi les personnes lors de certaines procédures administratives.

On essaye de voir ensemble si ils ont bien respecté ces procédures, s’ils ont les bons interlocuteurs, s’ils sont accompagnés par les bonnes personnes. Nous les réorientons souvent vers des personnes plus militantes et plus qualifiées, ou en tout cas plus au fait de ce type de projets. Il faut avoir envie d’y croire et de défendre ces personnes. Je pense notamment aux avocats, aux assistances sociales, aux psy… On a une grande demande de suivi psychologique. Le premier exercice, celui de l’entretien et de la rédaction d’un texte expliquant le pourquoi de la démarche de demande d’asile politique est un exercice très mal préparé. On ne sait ni ce qu’il faut dire, ni ce que l’on attend d’eux. On voit souvent une forme de pudeur, les gens ne veulent pas tout raconter. Parfois les rejets viennent de là, de ces exercices qui n’ont pas été bien faits. Une autre dimension de l’aide que l’on peut apporter, et en guise d’exemple: la rédaction du CV. C’est un grand exercice car il n’est pas universel.

Parmi vos missions, je lis aussi : « repérer les artistes exilés, toutes disciplines confondues; sur le territoire européen ».

Au début, nous demandions systématiquement aux artistes que nous rencontrions « Qui connais-tu dans la même situation que toi? Peux-tu nous mettre en relation avec? ». Petit à petit, nous avons constitué ainsi une sorte de base de données. Nous prenions parfois contact grâce à internet ou en parlant autour de nous. Maintenant nous n’avons plus besoin de faire ça car le bouche à oreille, les réseaux sociaux, les personnes et les associations avec qui nous travaillons nous envoient du monde.

Quelques mots, maintenant, sur le festival « Visions d’exil »?

Le festival Visions d’exil se passe exclusivement  au Palais de la Porte Dorée et au Musée National de l’Histoire de l’Immigration. Le festival a pour mission première de parler de l’exil, d’essayer de déconstruire les stéréotypes habituels dont nous avons déjà parlés et de donner à voir et à entendre une autre vision de l’exil. Nous aimerions que le public comprenne que c’est une épreuve. Pour se faire, nous avons choisi les artistes qui nous semblaient les plus appropriés pour raconter ça. C’est un mélange entre artistes en exil et artistes « pas en exil », sur cet axe principal d’être toujours pluridisciplinaire. Toujours ouvert. Certaines personnes sont plus sensibles à l’image, d’autres au son, d’autres aux mots. Toutes ces sensibilités peuvent se retrouver lors du festival.

Parmi les œuvres de la programmation, « La Mère », de Medhi Yarmohammadi. Il vient d’Iran, c’est un sculpteur, qui, toujours selon le dossier de presse : « figure la France, nouvelle patrie de millier de réfugiés, portant en son sein une nouvelle naissance ». La France symboliserait donc, quelque part, l’espoir de pouvoir se relever?

Oui, très nettement. C’est assez étonnant d’ailleurs parce que moi je pensais que la France, « grande terre de la fraternité » était un peu révolue. Mais visiblement, cela perdure. On a beaucoup de gens qui, par exemple, ont fuit l’Italie en disant que c’était un pays raciste et que l’on ne voyait pas ça en France.

Présentés également; les travaux de Babi Badalov et tout un jeu sur la langue. Il y a aussi une rencontre « migrer d’une langue à l’autre ». Apprendre la langue d’un pays, est-ce la première étape pour se relever dans ce pays?

Oui, je pense même que la chose la plus horrible c’est de ne pas pouvoir communiquer avec autrui.  C’est quelque chose dont souffre la plupart des personnes, cette barrière de la langue. Pour l’administratif, mais même tout simplement pour demander à boire, pour demander où il y a internet, ou dans les situations de base de la vie quotidienne. A ce sujet nous aimerions ouvrir une classe de français d’ici l’année prochaine.

Voulez-vous rajouter quelque chose?

Tout va très vite pour nous. On est très heureux et ça va presque trop bien. Nous sommes victimes de notre succès, et nous avons besoin d’aide. D’aides financières, d’aides humaines, nous avons besoin qu’un réseau se crée autour de l’atelier.

 

Pour retrouver tous les articles du dossier Relève, c’est ici.

crédit photos : Medhat Soody (photographe en exil)
crédit visuel : Studio des formes
visionsexil.aa-e.org

Julian Barnes, Quand tout est déjà arrivé : Une bulle de chagrin dans les airs
Quelques dessins de résilience, 2 ans après les attentats de Paris du 13 novembre 2015
Guillaume Laguinier

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