Danse

« La Géographie du danger » : un réquisitoire puissant en faveur des exilés au Off d’Avignon

« La Géographie du danger » : un réquisitoire puissant en faveur des exilés au Off d’Avignon

23 juillet 2018 | PAR Bénédicte Gattère

Seul en scène, le chorégraphe et danseur Hamid Ben Mahi présente avec son spectacle une plaidoirie pour la condition des exilés clandestins en France. S’appuyant sur le texte d’Hamid Skif, il livre une performance coup de poing, en équilibre sur les bords du désespoir. 

Le roman de l’écrivain oranais lui a donné son titre : le spectacle de Ben Mahi en a également tiré toute sa substance, une rage impétueuse à laquelle il rend justice par sa danse. Comme dans un cri, son geste traduit la tension qui se forme à l’intérieur d’un corps éprouvé par les déambulations, les humiliations, le rejet mais aussi et surtout par la solitude. En cela, il fait dramatiquement écho au spectacle Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète de Gurshad Shaheman, création du In 2018. Hamid Ben Mahi, que nous avions déjà rencontré à Avignon et que nous suivons depuis fait partie de ces créateurs hip-hop qui privilégient une danse d’auteur à l’inverse d’une danse exclusivement démonstrative et performative. 

Un mur se dresse au fond de la scène, un mur fait de plusieurs morceaux d’un gris métallique, qui cache la réalité mais se défait en même temps que se défont les illusions. Le héros du récit, tel un Ulysse moderne, raconte son périple, depuis l’Afrique jusqu’à son arrivée en France, après la traversée de la Méditerranée et de plusieurs autres pays européens. Ensuite, « pas besoin de connaître les langues, il suffit de connaître les mots de l’esclavage : travail, pas travail, couper, décharger… » Le texte dans ce spectacle de hip-hop prend une place très importante. Pour autant, les gestes d’Hamid Ben Mahi dépassent l’illustration ou même la simple interprétation. Il ne s’agit pas d’une mise en images – même d’images en mouvement – d’un récit. En cela, la danse peut avoir un pouvoir d’évocation beaucoup plus grand que le cinéma. Le corps à corps, – et le cœur à cœur pourrait-on dire tellement le spectacle est poignant – entamé avec le public nous fait profondément comprendre  la détresse de cet homme. L’émotion, contagieuse, résonne aux tréfonds de nous-mêmes (le jour où nous avons assisté à la représentation, le public a manifesté son enthousiasme par une standing ovation).

Hamid Ben Mahi parvient, par sa façon de se mouvoir, à rendre tangible le danger. Ce danger est partout. La peur d’être arrêté se vit dans la rue, se prolonge avec celle d’être contrôlé au travail, vous poursuit jusque dans votre chambre de bonne où vous êtes caché, en attente d’une aide qui ne vient pas. Et la peur qui se loge dans le corps lorsqu’un homme ne trouve place nulle part, si elle l’a protégée au début comme il le raconte, se vit en définitive comme une déshumanisation terrible. Implacable, elle ne laisse plus de place à l’espoir. La « géographie du danger » habite alors entièrement le personnage. Il devient lui-même le lieu d’une exclusion répétée, d’un rejet usant qui sape son moral. Cependant, cet homme continue à se connecter avec le monde qui l’entoure, à écouter les informations (d’inquiétantes bribes de discours nous parviennent d’ailleurs au sujet d’une association autour de l’arme atomique, comme si le danger mettant en péril un individu se propageait à l’échelle de l’humanité) ; il continue à ressentir, à se battre. Il se met en mouvement envers et contre toutes les difficultés, il se fait lui-même pays de résistance et peut ainsi dire : « j’habite le lieu de ma métamorphose« .

Créée en 2010, la pièce du chorégraphe bordelais résonne aujourd’hui d’une terrible actualité. Allant à l’encontre des « discours amidonnés de mensonge« , elle nous rappelle intensément à notre devoir de solidarité et nous interpelle : « vous nous fermez vos portes, vous nous interdisez l’entrée dans votre chenil, vous bâtissez des murs…« , nous renvoyant en tant qu’Européens à notre responsabilité collective. Le festival Off d’Avignon a reprogrammé ce spectacle qui a déjà été présenté en tournée afin qu’il continue à toucher le plus grand nombre… à ne pas manquer donc si vous ne l’aviez pas encore vu !

Du 6 au 27 juillet au Théâtre Golovine – 1, bis rue Sainte Catherine
Tous les jours à 12h30 (sauf relâche les mardis)

Visuel : © Camille Duchemin

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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