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L’Évènement : le débat sur l’IVG à l’affiche aux États Unis

L’Évènement : le débat sur l’IVG à l’affiche aux États Unis

17 mai 2022 | PAR Zoe Grandjacques

Alors que le droit à l’IVG est remis en question aux États Unis depuis début mai, le film L’évènement, réalisé par Audrey Diwan, est sorti dans ce pays le 6. Il est tiré du roman éponyme d’Annie Ernaux où elle raconte son propre avortement dans les années 60, dans une France pré-loi Veil.

Le droit à l’avortement en danger aux États Unis

Depuis le début du mois de mai, les Etats Unis sont secoués par les révélations inquiétantes du média américain POLITICO. La Cour Suprême, à majorité conservatrice, serait en phase de renverser l’arrêt Roe Vs Wade. Il s’agit du texte qui protège le droit à l’avortement sur le territoire depuis 1973. Sans lui, les états seraient libres d’autoriser ou non l’IVG. Une vingtaine d’Etats prévoient déjà de l’interdire (dont le Texas, l’Ohio, la Louisiane, l’Utah).

Dans la foulée, le Sénat a tenté, le 11 mai, de faire adopter une loi qui garantirait ce droit. Cette tentative a échoué avec un vote soldé à 49 voix pour et 51 contre. À la suite de ces événements, ont eu lieu des marches de protestation dans l’ensemble du pays ce samedi.

C’est dans ce contexte que le film L’Evénement, réalisé par Audrey Diwan, récompensé par le Lion d’Or à la dernière Mostra de Venise, a commencé sa diffusion sur le sol étasunien.

« L’intime est encore et toujours du social »

Le film est une adaptation du roman autobiographique d’Annie Ernaux. Dans cet ouvrage, elle se replonge dans les années 60, lorsqu’étudiante elle a dû avorter clandestinement dans une France pré-loi Veil. Elle y aborde la difficulté et le manque de connaissance pour mettre un terme à sa grossesse non-désirée. Mais aussi les risques, la peur d’en parler, le jugement et l’inaction du corps médical pour l’aider car « en face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd ». C’est un texte cru, violent mais nécéssaire qui rappelle que l’interdiction de l’IVG n’a jamais empêché les femmes d’avorter mais les a menées à le faire de façon précaire.

Au sujet de ce livre Annie Ernaux écrit :

« L’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire ne seraient pas présents est inconcevable. (…) Dans l’Évènement, le sexe traversé par la sonde, les eaux et le sang , tout ce qu’on range dans l’intime, est là, de façon nue, mais qui renvoie à la loi d’alors, aux discours, au monde social en général. »

L’adaptation retrace cette histoire, avec dans le rôle d’Anne, Anamaria Vartolomei à qui ce rôle a valu le César du meilleur espoir féminin.

L’avortement à l’écran

Le cinéma s’inscrit intentionnellement ou non dans un contexte politique. Le 7e art n’a jamais été un organe dissocié des questions sociales. Il a la possibilité de proposer des représentations qui permettent de s’éloigner des construits sociaux ou au contraire de renforcer un imaginaire collectif clivant. Au sujet de l’avortement, Iris Brey, spécialiste des questions de représentations de genre au cinéma, souligne qu’il est avant tout traité comme un moment dramatique ou un artifice scénaristique visant à créer une tension.Par ailleurs, les récits de grossesses non-désirées relatés à l’écran se terminent le plus généralement par la décision de mener la grossesse à terme quand elle ne se termine d’elle-même si une fausse couche survient.

À ce sujet, deux chercheuses universitaires américaines publient une étude en 2014 où elles démontrent que les personnages qui cherchent à avorter pour des raisons financières sont sous-représentés. Elles soulignent dans une autre étude que les risques de l’IVG sont grossis dans la fiction en comparaison avec la réalité. La representation de l’IVG à l’écran est donc relativement faussée. Cela va de pair avec le contexte de création. Aux Etats-Unis, aborder le sujet de l’IVG a été interdit par le Code Hayes de censure du cinéma jusqu’à l’arrêt Roe Vs Wade. En France, avant la loi Veil, la seule possibilité était de mettre en scène les risques de l’IVG, pour ne pas être accusé d’en faire la propagande.Les représentations qui naissent de cette histoire de l’interdit portent encore souvent cette vision stéréotypée, dramatique.

L’évènement, afficher une représentation différente

En cela, la mise à l’affiche de L’évènement (Happening aux État-Unis), bien qu’antérieure à la crise, est plus que nécéssaire. Même si l’avortement montré est un avortement clandestin et en cela dramatique, car douloureux, risqué, il s’agit d’un témoignage réel sans sensationnalisme vain. Le cadre des années 60 finit par sonner de façon tristement actuelle. De Beauvoir rappelait dans Le deuxième sexe, en 1949, que les droits des femmes « ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes toute votre vie durant. ». Le film contribue à cette lutte en réaffirmant la nécessité de garantir l’accès à l’IVG pour éviter les prises de risques aux femmes qui n’auront d’autres choix que de le faire, quoiqu’il en coûte. Le Magazine Rolling Stones évoque ce film comme « le plus pressant de 2022 » et à raison.

© Visuel : Affiche officielle

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Zoe Grandjacques

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