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Dossier : l’addiction au travail au cinéma : retour en films sur les passionnés obsessionnels de réussite

Dossier : l’addiction au travail au cinéma : retour en films sur les passionnés obsessionnels de réussite

05 octobre 2015 | PAR Gilles Herail

La passion de son travail, de sa mission ou de son statut peut éclipser tout le reste. Pour le volet cinéma de notre dossier « Addictions », nous avons choisi de parler d’obsession de travail plus que de sexe, de shoot de réussite sociale plus que d’héroïne. Retour en films sur les passionnés, les missionnaires, les entrepreneurs, les assoiffés de succès ou les victimes collatérales de la jungle professionnelle.

La question de l’addiction au travail et au statut social qu’il nous procure est un thème de plus en plus d’actualité. Le cinéma a découvert récemment les personnages en burn-out (Charlotte Gainsbourg dans Samba), se remet à questionner l’oisiveté et la possibilité d’une alternative paresseuse (Libre et Assoupi). Stephen Frears a fait de l’obsession de réussite le thème principal de The Program, excellent faux-biopic sur Lance Amstrong sorti en salles la semaine dernière. L’obsession de réussite, la création d’une machine si bien huilée qu’elle est inarrêtable, la triche pour assouvir sa soif de victoire et de succès. Autant de thèmes qui nourrissent le cinéma, à la recherche de figures qui transfigurent l’ordinaire.

L’entrepreneur

a most violent yearLa valorisation de la réussite professionnelle, l’ambition assumée d’obtenir un statut meilleur sont au cœur du cinéma américain. Explorant l’âme d’un pays neuf construit par ses pionniers et ses immigrés, rassemblé autour du mythe partagé du self-made-man. Hollywood aime les passionnés de boulot, les travailleurs mains dans le cambouis, les entrepreneurs de tous les domaines. De nombreux classiques suivent de A à Z le destin de génies de la débrouille, partis de nulle-part pour se retrouver à la tête d’un empire, d’Il Etait Une Fois en Amérique à Gatsby en passant par Aviator. Le rêve américain se révèle parfois moins rose qu’annoncé et le jeune-loup peut se retrouver face à des choix difficiles. Dans La Firme de Sidney Pollack, Tom Cruise incarne ce séduisant diplômé d’Harvard qui réalise un peu tard que le job de ses rêves l’amène à servir la mafia. Oscar Isaac est lui cet immigré ambitieux dans l’excellent A most violent year, croyant dur comme fer, envers et contre tous à l’American Dream. Qui échoue cependant à garder les mains propres et doit s’adapter aux lois douteuses de la jungle de la concurrence pour poursuivre son ascension sociale.

Le lucide cynique

intheairA most violent year parle très bien de la difficulté de faire rimer réussite avec fair-play, en plongeant son héros au cœur de dilemmes moraux insolubles. La course au toujours plus nécessite parfois de contourner les règles et de reconsidérer la notion de bien et de mal. De grands héros cyniques émergent de cet état de fait. Lucides sur l’origine de leur triomphe, goguenards quant aux passe-droits dont ils bénéficient, et pourtant incapables de passer la main. George Clooney incarne cet accroc aux Miles dans Up in the air. Costard impeccable, petite valise soigneusement organisée, errant d’aéroports en aéroports pour licencier des gens aux quatre coins de l’Amérique. Ne croyant pas une seconde aux faux-espoirs qu’il est censé vendre aux salariés « redondants », installé dans le confort de son existence sans attaches et sans scrupules. Lord of war pousse la logique encore plus loin avec un personnage de trafiquant d’armes interprété par Nicolas Cage, profitant des largesses d’un système pourri dont il connait les règles par cœur, tout en s’affranchissant d’une quelconque culpabilité.

L’obsessionnel

liberaceLa frontière entre recherche de perfection et l’obsession maladive est parfois floue. La quête d’excellence et les efforts acharnés pour maintenir une carrière artistique peut créer des « monstres » tout entier tournés vers leur succès. C’était le sujet de Cloclo qui décrivait Claude François comme un maniaque du contrôle, un dictateur musical maîtrisant le moindre aspect de sa carrière pour se maintenir au top. Soderbergh avait également choisi cet angle pour évoquer le destin de Liberace, artiste destructeur, gonflé d’orgueil, emmenant dans sa chute son jeune protégé. La relation mentor-élève peut parfois prendre une dimension quasi sado-masochiste, comme dans le jouissif Whiplash, où le cours de batterie devient un entrainement militaire, sur fond de manipulation psychologique. NightCall emmène Jack Gyllenhaal encore plus loin. Quand l’apprenti chasseur de scoops, se prenant au jeu, devient prêt à tout pour décrocher les images exclusives des événements les plus morbides. Y compris en réglant quelque peu brutalement la question de la concurrence.

L’altruiste missionnaire

LABYRINTHE_120X160_PND5.inddD’autres bourreaux de travail vont mettre leur talent et leur énergie au service de la bonne cause, sacrifier leur vie personnelle au nom d’un objectif altruiste ou d’un projet militant. Le 7ème raffole de ces héros quotidiens tout entier dévoués pour que la vérité éclate ou que justice soit faite. L’inépuisable Erin Brokovich ne cessant jamais le combat contre les grandes corporations. L’avocate de Difret luttant pour le droit des femmes en Ethiopie. Le juge Michel de La French, shérif/justicier casse-cou prêt à risquer sa propre vie pour en découdre avec les trafiquants et démanteler le milieu Marseillaise. Ou encore le jeune procureur du Labyrinthe du silence,se battant contre vents et marées pour que des bourreaux d’Auschwitz soient condamnés par la justice allemande. Le labyrinthe du silence (qui vient de sortir en DVD) illustre bien le motif cinématographique de l’idéaliste dévoué corps et âme à la cause. Le scénario du film a en effet « inventé » ce personnage de jeune procureur qui reprend en réalité les caractéristiques de plusieurs juges ayant travaillé sur le procès de Francfort.

Plus dure sera la chute

companyLes entrepreneurs, les cyniques, les obsessionnels et les altruistes ne vivent que par et pour leur travail. Et sont encore plus vulnérables au moment où le licenciement vient les frapper. Quand l’obsession professionnelle doit laisser place au vide forcé du chômage, plus dure sera la chute et son acceptation. Woody Allen avait su saisir ce sentiment dans Blue Jasmine qui suivait une femme habituée au monde des grands bourgeois, perdant du jour au lendemain toute sa fortune, et cherchant par tous les moyens à rétablir son niveau de vie. Dans une descente aux enfers pathétique l’amenant non loin de la folie. La difficulté d’être chômeur dans une société qui valorise avant tout le travail et la réussite était abordée avec finesse dans le très beau The Company Men. Un drame américain sur le chômage des cols-blancs, endettés pour s’offrir à crédits les signes extérieurs de richesse qui fondent leur identité. Devant gérer l' »humiliation » de devoir vendre, trouver un travail alimentaire, ne plus être en capacité de supporter leur famille. Quand cette douleur est trop forte, les réactions sont diverses. Et Costa Gavras nous avait proposé la solution la plus glaçante dans Le Couperet. Où José Garcia, incapable de s’adapter au monde sans pitié de la recherche d’emploi, se transforme en serial-killer éliminant ses concurrents pour obtenir un poste.

Pour clore ce dossier sur une note plus ouverte, nous souhaitions rappeler que la place centrale du travail dans la définition de son identité n’est pas philosophie sur le marché. Un film reste la référence absolue de ce contre-modèle de société où l’oisiveté devient un acte à la fois paresseux et militant. Dans Alexandre le Bienheureux, Philippe Noiret incarne ce choix radical d’un homme qui part se coucher. Non pas pour une sieste, ni une grasse matinée. Mais pour le reste de sa vie. La comédie d’Yves Robert, 50 ans après sa sortie en 1967, reste toujours aussi subversive. Car elle pose une question toute simple et pourtant révolutionnaire : peut-il être acceptable de ne rien faire ? On vous laisse méditer…

Gilles Hérail

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