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Ethnicité et cinéma: les films français à l’école de la diversité

Ethnicité et cinéma: les films français à l’école de la diversité

30 octobre 2010 | PAR Gilles Herail

Pour la sortie dIl reste du jambon, Toutelaculture vous propose un dossier sur la présence des minorités ethniques dans le cinéma français. Entre comédies communautaires, films sociaux sur les banlieues et émergence d’acteurs noirs et beurs, panorama d’un cinéma qui s’ouvre lentement mais surement à la diversité de la population française. Depuis plusieurs années, une génération de Roschdy Zem,  Sami Bouajila, Jamel, Kad Mérad, Omar, Sami Naceri ou Rachida Brakni a réussi à intégrer le club très fermé de la soi-disant grande famille du cinéma français. 20 ans après les américains, la France commence tout juste à s’habituer à la présence d’acteurs « issus de la diversité » mais le parcours a été long et ardu depuis les pionniers (Firmine Richard, Isaac de Bankole) jusqu’à la génération actuelle à qui il est plus permis d’espérer.

Prix d'interprétation pour le casting d'Indigènes
La haine

La France s’affiche souvent comme une terre d’asile républicaine et égalitaire. Il est intéressant de remarquer qu’au delà du discours, l’association entre minorités ethniques et problèmes de banlieue reste souvent naturelle. Appliqué au cinéma, cela donne La Haine, film choc et instantanément culte qui s’inscrit dans cette représentation très « sociale » des minorités ethniques. Loin d’être un pionnier, Kassovitz a surtout révélé au grand public l’existence fragile d’un cinéma de banlieue réservé aux salles d’arts et d’essai. Le rôle de la Haine a été doublement positif : 1) montrer la viabilité financière de projets se déroulant en dehors du 7ème arrondissement. 2) permettre à une nouvelle génération d’acteurs et de cinéastes issus d’autres milieux culturels et sociaux de se faire une place. Le succès de la Haine a cependant occulté le « triste sort » de ses principaux protagonistes. Hubert Koundé, grande révélation du film n’a jamais retrouvé des rôles à sa mesure par la suite, boudé par un cinéma français qui venait pourtant tout juste de l’acclamer. Saïd Taghmaoui a du lui s’exiler aux États-Unis pour pouvoir exercer son métier (voir son interview par laboiteasorties). Même causes et même conséquences pour l’actrice Firmine Richard, révélée dans Romuald et Juliette de Coline Serreau qui connut une longue traversée du désert avant un retour triomphal dans La première étoile. Plus que La Haine, qui malgré ses 2 millions d’entrées restait un film peu « grand public », il revient à des films comme Taxi le mérite d’avoir réellement démocratisé la présence d’acteurs noirs et beurs en tête d’affiche. Mettant en scène Sami Naceri, Taxi s’inscrit dans un Marseille multiculturel où l’ethnicité n’est pas traitée comme sujet, où le discours social est absent. Taxi est un film gratuit, éminemment sympathique, mettant un scène un jeune beur de Marseille sous un jour extrêmement favorable. Plus qu’un simple succès, la saga Taxi est un réel phénomène rassemblant plus de 26 millions de spectateurs en 4 épisodes.

Samin Nacéri dans Taxi

Deux films clefs donc qui représentent deux grandes visions du cinéma de la diversité à la française qui s’opposent souvent de manière assez frontale : divertissements d’un côté, films sociaux sur la banlieue de l’autre. Partant d’une bonne intention de départ, de nombreux cinéastes ont contribué plus ou moins consciemment à la perpétuation d’images toutes faites associant minorités ethniques et délinquance/problèmes sociaux/difficultés d’intégration/crise des banlieues. C’est ce cinéma, encensé par les critiques, parfois à raison, qui a souvent offert les seules possibilités d’insertion pour des acteurs noirs et arabes, malheureusement cantonnés à des rôles de « mec de banlieue ». Aussi utiles soient-ils, ces films ont constitué pendant longtemps l’unique présence de la diversité dans le cinéma français à côté de seconds rôles caricaturaux et stigmatisant dans les films dits populaires.  Le cinéma d’auteur  a aussi constitué une réserve de rôles pour les acteurs noirs et maghrébins, que ce soient les films de Claire Denis ou André Téchiné pour ne citer qu’eux. Depuis une grosse dizaine d’année, les perspectives se sont enfin  plus largement ouvertes avec le développement de cinémas plus communautaires ou culturels, reprenant (en partie seulement) le modèle américain.

Les films de la fin des années 80 de Thomas Gilou (Black Micmack, Rai) ont annoncé l’arrivé d’une multitude de films plus populaires dans les années 2000.  La première étoile, Neuilly sa mère, Tout ce qui brille, Mauvaise Foi, Il était une fois dans l’oued, Le ciel les oiseaux et ta mère ont tous été des très grands succès malgré une absence de têtes d’affiche bankable. Des films qui se révèlent donc peu chers à produire et financièrement très rentables. Comédies mettant en scène une famille noire, un écolier de banlieue exilé à Neuilly, deux jeunes de Puteaux qui rêvent de Paris, un couple musulman/juif ou un délire de retour au bled, l’ensemble de ces longs s’inscrivent dans des cultures oubliées pendant longtemps par cinéma français. Les valeurs véhiculées sont positives. Le ton employé est celui du rire ou de l’émotion tendre. La toile de fond aborde en filigrane la diversité de la société française, les rencontres culturelles et surtout, de nouveaux visages auxquels l’ensemble des français peuvent s’identifier. Moins politique? Pas si sur car ce sont ces films qui permettent de banaliser la présence d’acteurs non blancs et d’offrir un nouveau type de représentations des minorités visibles, moins sérieux, moins social, moins JT.

Qu’en est-il des tendances les plus récentes ? Il semble de façon ironique que le cinéma français se fasse de plus en divers pour intégrer la diversité. Film d’animation se déroulant en banlieue (Lascars), film historique sur la mémoire de la guerre d’Algérie (Indigènes et Hors la Loi), comédie communautaire sur un couple mixte (Il reste du Jambon), drame à la Inarritu (Tête de turc), communauté maghrébine de Marseille (La Graine et le mulet). Cette diversification des rôles tenus par les français de toutes origines révèle une prise de conscience de l’évolution de la société française. Plusieurs défis restent cependant à relever. Patrick Lauzes, directeur du Cran s’interrogeait dans une interview sur l’arrivée d’un « Gérard Depardieu noir », un acteur mastodonte ayant pratiquement tout joué. Il semble que l’on y arrive lentement mais surement, avec notamment Roschdy Zem qui est actuellement le seul à pouvoir à la fois jouer de ses origines (sa réalisation, Mauvaise Foi) et se fondre dans des rôles ou sa couleur de peau n’est en rien une variable pertinente. Les rôles de Jamel dans Parlez moi de la pluie ou Angel-A vont aussi dans ce sens. Le vrai challenge est celui ci, pour toute une génération d’acteurs montants qui tentent de se faire une place dans les castings. En premier lieu, une meilleure représentation des personnages « ethniques », moins caricaturaux que dans les dernières décennies. En deuxième lieu, un droit à l’indifférence, à des rôles colour-blind où l’ethnicité n’entre pas en compte. La France est sur ce point en retard par rapport aux Etats-Unis où Denzel Washington, Will Smith, Morgan Freeman, Samuel L Jackson, Jamie Fox n’incarnent plus « des rôles de noirs ».

Il ne faut cependant pas idéaliser un système américain qui suit aussi des logiques marketings très poussées en produisant des films communautaires ciblant uniquement la population noire. L’ensemble des films de Tyler Perry sont ainsi vus par des salles composées de 3 /4 de noirs et se veulent totalement « ethniques ».  Espérons que la France sache trouver le juste milieu entre acceptation de sa diversité et la trouvaille systématique des bons filons communautaires comme Luc Besson producteur a pu le faire avec sa déplorable série des Banlieues 13. Le combat sur la diversité au cinéma n’en est en tout cas qu’à son début et deux grands points noirs méritent toute notre attention. La différence qui s’accroit entre les acteurs noirs (Omar Sy est bien seul pour pouvoir tenir un film sur ses épaules) et les acteurs maghrébins qui bénéficient eux à fond de la tendance actuelle de reconnaissance d’une France métissée. De façon encore plus significative, les femmes issues de la diversité semblent souffrir d’une double discrimination et sont quasiment absentes des premiers rôles si l’on excepte Aissa Maiga et Rachida Brakni.

Rachida Brakni et Catherine Frot dans Chaos de Coline Serreau

La tendance est cependant positive et les premiers chiffres au box-office d’Il reste du Jambon le prouvent. Avec 60 000 entrées le premier jour, le premier film avec Ramzy sans Eric et les actrices de Tout ce qui brille a démarré plus fort que les chouettes de Zack Snyder et le thriller de Clooney. Un résultat incroyable pour un film diffusé dans relativement peu de salles qui semble symboliser la naissance de ce cinéma populaire de la diversité.

Gilles Hérail

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Gilles Herail

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